Didon et Enée, remembered à Lyon

Festivals, La Scène, Opéra

Lyon. Opéra. 16-III-2019. Henry Purcell (1659-1695) : Dido and Aeneas, opéra en un prologue et trois actes d’après le livre IV de L’Enéide de Virgile, livret de Nahum Tate complété par « Remember me » composé en 2018 par Kalle Kalima. Concept et mise en scène : David Marton. Dramaturgie : Johanna Kobusch. Composition, guitare : Kalle Kalima. Décors : Christian Friedländer. Costumes : Pola Kardum. Lumières : Henning Streck. Avec : Alix Le Saux, Didon ; Guillaume Andrieux, Énée ; Claron McFadden, Belinda ; Erika Stucky, Esprit / Chant / interludes ; Marie Goyette, Juno / Comédienne ; Thorbjörn Björnsson, Jupiter / Comédien. Chœurs et orchestre de l’Opéra de Lyon, direction : Pierre Bleuse

52883910_2061716733876543_621862460747415552_oLe Festival « Vies et Destins » de l’Opéra de Lyon affirme l’audace de la maison par des propositions étonnantes : avant L’Enchanteresse de Tchaïkovski pour la première fois en France, et Le Retour D’Ulysse sous les traits de marionnettes, voici une création nouvelle tournée vers le passé baroque, Didon et Enée, remembered.

Le projet avait tout pour réussir. Un concept musical d’abord, soit un collage concocté par à partir de l’opéra Dido and Aeneas de Purcell (œuvre de moins d’une heure), de textes de Virgile, de compositions du guitariste de jazz Kalle Kalima (qui prolongent par des variations tonales ou non la partition de Purcell et complètent intelligemment la musique baroque par de nouvelles propositions), et d’interludes d’Erika Stucky composés de cris et sons « primitifs » dans une esthétique rock psychédélique. Un concept artistique ensuite, soit un intéressant questionnement sur notre rapport avec le temps. La soirée débute dans un site de fouilles où deux archéologues en toge romaine extraient de terre des objets du XXIe siècle tels qu’un téléphone portable ou une souris d’ordinateur.

À l’origine de ce concept et de la mise en scène, en a pourtant oublié l’essentiel : est-ce toujours de l’opéra quand il n’y a pas de théâtre ? Le théâtre, c’est avant tout une histoire. On l’accorde au lecteur, à l’opéra, le livret peut se révéler faible sans pourtant faire pâtir la qualité d’un ouvrage lyrique. Mais en raison d’un mixage de diverses origines musicales bien trop alambiqué, on en oublierait presque Didon et Enée. Rageant quand on devine la qualité des artistes sur le plateau. Nous perdons le fil de l’histoire comme l’archéologue Jupiter interprété par Thorbjön Björnsson, qui, lui, mêle les fils des objets électroniques découverts sous terre. À Lausanne, le metteur en scène Cisco Aznar s’était noyé dans des chorégraphies et des vidéos parasitantes, c’est le même constat à Lyon pour des raisons différentes, mais avec encore des vidéos à foison.

Les raisons de cet échec ne se limitent cependant pas à un concept musical trop disparate, la mise en scène soulignant encore plus ce manque de discernement. Le constat est que sur scène, il ne s’y passe rien la moitié du temps. Le plateau se retrouve souvent vide, ou alors, sans vision directe, imposant ainsi un caméraman et un preneur de son bien trop présents. Le traitement du chœur en premier lieu est étonnant : on ne l’apprécie principalement qu’en vidéos (et donc via des micros). Lorsque les Chœurs de l’Opéra apparaissent en chair en os (deux fois !) c’est pour soit rester totalement statiques, soit couchés par terre et donc non visibles par la majorité du public. Dommage au regard de l’homogénéité des voix et des nuances superlatives vibrantes que ces choristes arrivent tout de même à déployer, et quand on connaît le rôle primordial du chœur qui, dans cet opéra, détient une place centrale dans la dramaturgie, à l’instar de ce qui se faisait dans le théâtre grec antique.

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Étonnant traitement de l’œuvre de Purcell ensuite. L’essentiel du drame se déroule hors scène (dans les coulisses comme dans les sous-sols du plateau) et cela même lors des interventions chantées des solistes. A-t-on envie d’écouter de manière si prononcée des performances vocales et scéniques par le biais d’un écran et de micros quand on se déplace à l’Opéra ? Dans la note d’intention, la dramaturge Johanna Kobusch justifie la démarche qu’« ici, ce n’est pas seulement le public qui regarde la scène, mais aussi – par un jeu de miroir – la scène, avec son présent et son histoire, qui regarde le public d’un regard rétrospectif, qui nous regarde. » À trop intellectualiser, on en perd l’immédiateté du propos, avec le risque d’ennuyer le spectateur, puis de le perdre tout à fait. Dans ce méandre, en retrait, on perçoit la sensibilité d’ (Didon) et son timbre riche, offrant d’agréables sons droits pour les notes tenues, et un peu trop de vibrato pour l’essentiel. La projection de (Belinda) n’arrive pas toujours à prendre pleinement possession de la salle malgré une diction soignée et des intentions de bon aloi. (Énée) s’adapte à cette mise en scène avec un beau naturel, armé d’une belle voix claire et ronde ainsi que des aigus maîtrisés.

Mais les plus grands regrets viennent de la fosse. À la baguette, traduit une lecture qui ne manque pas de caractère. Les gestes amples du chef impulsent toute la dramaturgie nécessaire à la musique, l’intensité de l’Orchestre de l’Opéra de Lyon se révélant aussi prégnante quels que soient les styles musicaux. Hélas, cette force est avortée par l’immobilisme conceptuel du plateau.

Crédits photographiques : © Blandine Soulage

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