L’iceberg musical

L’écoute musicale engendre une myriade de commentaires empruntant au registre des émotions, des impressions et des qualificatifs à sa disposition. Les connaissances factuelles se rapportant aux œuvres elles-mêmes et à leurs interprètes charrient volontiers des poncifs mais proposent également des éclaircissements brillants et engagés. Ce monde merveilleux semble inépuisable. Mais ne représente-t-il pas la partie émergée de l’iceberg musical ?

L’être humain a merveilleusement réussi à créer un art dépassant sa douloureuse condition sur Terre. Depuis les temps les plus anciens jusqu’à notre modernité, les Hommes ont œuvré sans relâche afin de façonner des bruits devenus de la musique de plus en plus élaborée. Le point commun entre ces réalisations se situe dans le pouvoir constant de fascination des sons organisés, destinés à des auditoires de toute nature.

L’impact de la musique sur notre cerveau complexe alimente un puissant foyer de sensations, d’explorations presque subconscientes, une sorte de voie d’accès royale de la pensée. Ce monde presque inexploré représente la partie immergée de notre rencontre avec la musique. Si on se réfère à l’image de la masse froide des pôles,  cette partie dissimulée représenterait environ les sept-huitièmes de cet énigmatique iceberg musical.

Il conviendrait pour s’en convaincre de s’analyser lorsque notre esprit se laisse entraîner vers les profondeurs de l’inconscient. Oui, la musique induit des phénomènes extraordinaires dont nous sommes les spectateurs, avant de réussir à y puiser d’autres sources d’existence. Si l’influx de la musique sur notre personnalité intime n’adopte pas de manière systématique les plus nobles aspects de la réflexion, il ne fait aucun doute que se présenteront des séquences inestimables. Sans vaines prétentions, surgiront tôt ou tard une leçon de philosophie, une ouverture sur des pans peu fréquentés d’un bouillonnement sensuel trop souvent contourné, un cheminement guidé en direction de zones aussi passionnantes que rarement affrontées en état de veille simple. La musique, les musiques, toutes les musiques, catalysent comme par miracle une série de découvertes empruntant toutes les nuances du cerveau humain sorti de sa torpeur quotidienne.

La partie immergée de l’iceberg musical favorise le vagabondage de la pensée, la liberté vis-à-vis des rigidités sociétales et l’ouverture vers l’intelligence métaphysique. Elle stimule et assure une inventivité et une créativité exacerbées, elle s’autorise tous les accès à une déambulation voluptueuse ou à des affrontements escarpés et ardus.

À l’instar de la partie visible des contacts avec le son organisé, celle qui se dissimule très volontiers requiert une authentique plasticité neuronale tant la perception vécue se refuse à tout théorème immuable. En effet, nos capacités perceptives subissent des variations qualitatives difficilement contrôlables allant de l’adhésion active au violent rejet. Des contradictions inhérentes à notre constitution qu’il convient de ne pas repousser au risque de rater toute la substantifique moelle de notre cerveau enfoui mais encore accessible.

L’écoute musicale, chacun peut en faire l’expérience, provoque une méditation que le quotidien en veille ne peut que rarement offrir et construit des mondes infréquentés, des révélations insoupçonnées, et pour tout dire des réflexions philosophiques, existentielles et métaphysiques sur le sens de notre court passage terrestre et sur la mort. Elle débouche aussi sur l’élection amoureuse sous de multiples formes. Ces expériences se révèlent parfois positives et encourageantes, parfois douloureuses. Mais peut-on préférer le vide sonore au courage d’affronter son destin ? L’écoute musicale nous en apprend beaucoup sur nous-mêmes, entraînant l’adhésion ou le silence, le plaisir ou le déplaisir. L’état de veille musicale s’apparente au respect des normes édictées par la société tandis que les divagations subconscientes s’en éloignent et tendent à offrir davantage d’indépendance et de singularité.

Cette aventure individuelle et silencieuse ne muselle pas le discours musical construit, certes intéressant voire passionnant, mais étranger au ressenti magique et aléatoire qu’induit l’écoute musicale.

Le voyage dans la partie dissimulée de notre iceberg musical se moque des incitations commerciales, de la pensée formatée. L’accession à ce Graal sonore court-circuite les règles normatives et déplaît aux manipulateurs de la pensée mondialisée.

Accéder le plus simplement du monde aux sentiments romantiques ou hors-la-loi, classiques ou interlopes, aux mystères de la face cachée de l’iceberg… voici ce que met à disposition l’impact de la musique sur notre inconscient

La musique ambitionne davantage et renie tout lien de dépendance exclusivement mercantile tout en multipliant les voies de la connaissance de soi et du monde qui nous entoure.

On parle de « la musique », mais si l’on veut « les musiques », sans mettre l’accent sur tel ou tel genre tant le phénomène ne pratique aucune discrimination dogmatique. La musique élabore un monde indépendant du monde physique et progresse en marge de celui-ci quand bien même elle autorise un regard personnel, un esprit libre. Cette sublime activité cachée, voire égoïste, se laisse la possibilité d’influer sur la vie avec pudeur et sans prosélytisme. Voie royale vers l’inconscient et la redistribution des priorités, elle se nourrit de la notion du temps linéaire, et combat le temps cyclique, imposture à la quête de la liberté.

La partie immergée de l’iceberg musical, îlot de liberté, exige la recherche, la dégustation, la tentative et ne propose jamais l’exhaustivité ni l’idéologie qu’elle sait inaccessible.

Divertissement le plus souvent, la musique réclame pour sa partie émergée une activité et une interprétation descriptives, reposant sur un réalisme façonné par le contexte historique, une écoute objective, une sémantique émotionnelle convenue, d’innombrables lieux communs, une intentionnalité aux mille visages.

Plus profondément, le climat se modifie et le temps devient autre ; la musique imprègne l’âme et stimule, sans le secours des artifices et consensus ayant cours à la surface. La magie opère…


Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne reflètent pas nécessairement celles de la rédaction.

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  • Robert Lambeaux

    Texte d’un heureux mélomane, que je rejoins. Mais qu’en est il de ces jeunes aux cerveaux lessivés par une bouille sonore qui ne les quitte, qu’ils ne quittent jamais. Combien d’écoles amènent des tout jeunes à un concert classique ? Combien amènent des ados tenter l’expérience? Apprécier la musique, comme vous le faites, cela s’apprend tout jeune. Il est heureux de voir que les académies et conservatoires continuent à bien travailler. Tout ça pour 4% d’auditeurs, de consommateurs de musique classique. Même combat que gastronomie contre fast- food…

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