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Albert Roussel, l’appel de la Nature et la tentation orientale

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Cette année anniversaire est une belle occasion de (re)découvrir à la fois la biographie d’un personnage affable, courtois, profondément humaniste, attaché tant à une conception de la religion naturelle qu’aux racines profondes de toute culture, européenne ou orientale, professeur de contrepoint puis de composition recherché, attentif aux jeunes générations comme respectueux des aînés, et d’autre part une œuvre dont des pans entiers sont méconnus. Pour accéder au dossier complet : Albert Roussel

 

le vastérivalAu petit jeu des anniversaires musicaux, n’a pas de chance : il est né l’année du décès d’Hector Berlioz, et est décédé en 1937 tout comme Ravel et quelques autres musiciens français… La concurrence en matière de médiatisation commémorative est féroce, même pour ce « professeur d’énergie » comme l’appelait Georges Auric ! Après l’enfance d’Albert Roussel, voici le deuxième épisode de ce dossier.

Il est étonnant que l’ancien aspirant officier n’ait pu mener à bien le projet d’un « poème de la mer » qui semble l’avoir tarabusté jusqu’en 1913. Les quelques marines musicales qui parsèment son œuvre sont des mélodies d’adieux de matelots à leur bien-aimée, issues des premiers recueils opus 3 et 8. Mais c’est la Nature tout entière qui semble dès lors l’attirer. Il confie à son épouse : « Depuis que j’ai quitté la mer, je ne m’étais pas familiarisé encore avec les différents aspects de la Forêt et ce sont probablement les plus impressionnants après ceux de l’Océan ». Homme profondément amoureux du terroir, il s’attèle au triptyque pianistique des Rustiques opus 5, sorte de reflets de l’âme au travers de paysages choisis. L’émouvant mouvement central dépeint déjà une Promenade sentimentale en forêt, sorte de préfiguration pianistique du Poème de la Forêt, première symphonie opus 7 de peu postérieure (1907). Celle-ci est une sorte de compilation de quatre poèmes symphoniques sur un même sujet, composés par à-coups successifs, les « quatre saisons » du compositeur vues au travers du prisme sylvestre, depuis la rudesse de l’hiver figurée par un chromatisme fiévreux et tempétueux, jusqu’aux ébats automnaux des faunes et des dryades dont la péroraison réinstalle le climat du début de l’œuvre : le cycle musical et naturel peut ainsi éternellement se perpétuer.

La forêt sert aussi de décor à la pièce théâtrale très poétique Le marchand de sable qui passe de Jean-Aubry pour laquelle Roussel compose une subtile musique de scène opus 13 pour flûte, clarinette, cor, harpe et quintette à cordes (1908). Elle a été occasionnellement enregistrée mais souvent dans une distribution orchestrale, loin du charme chambriste de la partition originale, et toujours sans le texte qui en a pourtant fécondé la conception.

En 1912, Roussel se voit commander par Jacques Rouché, directeur du Théâtre des Arts fort du succès de son précédent spectacle Ma mère l’oye de Maurice Ravel, un ballet sur base d’un livret du comte Gilbert de Voisin inspiré des souvenirs entomologiques de Fabre. Pris un peu au dépourvu mais favorablement influencé par la clairvoyance de son épouse, Roussel livre ainsi sans doute le chef-d’œuvre de sa première maturité dans cette veine « impressionniste » (Roussel dixit) mais plutôt pointilliste de poésie et d’exactitude : la pantomime du Festin de l’Araignée opus 17 destinée à un petit orchestre de trente-deux musiciens. L’argument de nouveau campe un décor naturel avec la toile arachnéenne érigée en piège fatal ; mais à bien y réfléchir, il est aussi une évocation sous divers angles symboliques, du destin de l’Homme – vol du papillon, danse et funérailles de l’éphémère, guerre allégorique entre mantes, bousiers et araignée. La partition élégante et délicate a heureusement aujourd’hui les faveurs du disque et du concert dans sa mouture intégrale, bien plus architecturée et équilibrée que les fragments symphoniques épars que l’auteur en avait extraits.

L’Asie et la tentation orientale

Depuis son ultime et malheureux périple sur le Styx, Roussel avait en projet un voyage touristique en cette Asie « dont le parfum grise pour toujours ceux qui y ont vécu ne serait-ce que quelques mois » (lettre à Henri-Pierre Roché). En guise de voyage de noces, Roussel et Fratze s’embarquent à Arromanches vers l’Inde, puis l’Indochine et Singapour. L’infatigable voyageur tient un journal de bord avec une précise et enthousiaste description de chaque site visité. L’Inde s’avère à la fois une destination rêvée et épanouissante pour le couple et sera une nouvelle source d’inspirations musicales pour le compositeur. Udaïpur, Ellora, Bénarès inspireront les Évocations opus 15 et, surtout, les ruines de la ville de Tchitorgahr planteront le décor de l’opéra-ballet Padmavati. Sans doute les étapes en Extrême-Orient inspireront-elles aussi avec une certaine distance ironique, les trois délicats recueils de poèmes chinois opus 12, 35 et 47.

kailashanata

Le triptyque des Évocations de 1910-11, créé en à la Société Nationale sous la direction de Rhené-Baton, se veut donc un regard symphonique porté sur l’Inde par un Occidental, dans un langage harmonique original et pointu, définitivement affranchi de toute référence à d’Indy ou à son école, mais sans aucun emprunt littéral aux modes hindous ou autres effets de « couleurs locales ». Les titres des mouvements ne font aucune allusion directe aux lieux inspirants afin de laisser vierge l’imagination de l’auditeur. Même si le prélude inaugural Les dieux dans l’ombre de leur caverne fait référence au temple de Kailâshâta sculpté dans le basalte à Ellora, avec l’émergence lente et menaçante de motifs et d’un choral cuivré sur fond de cordes très divisées, ou si La ville rose, en guise de scherzoest la probable description musicale de la cité d’Udaipur en liesse, célébrant l’entrée truculente du Maharadjah dans son palais. Le très vaste final, Au bord du fleuve sacré avec trois solistes du chant et chœurs, évoque un souvenir vécu, l’incantation d’un fakir au bord du Gange, et allie une invocation à la Nuit et un lever du jour pré-ravélien, avant de culminer en une splendide invocation au Soleil et à la Nature. À partir de cette création, Roussel se révèle un compositeur de premier plan dont les œuvres seront attendues.

La genèse de Padmavati est plus complexe et la rédaction définitive comme la création en sont retardées par l’émergence du premier conflit mondial. L’œuvre ne sera représentée qu’en 1923 alors que Roussel a déjà emprunté d’autres chemins esthétiques. Le livret dû à Louis Laloy, parfois férocement critiqué, se veut efficace et sans afféterie psychologique. Lors du siège de Tchitor par les troupes mongoles menées par le sultan Allouaddin, ce dernier promet d’épargner la ville si Padmavati, l’épouse du roi Ratan-Sen, d’une beauté incomparable, se résout à le suivre dans son harem. Au second acte, plutôt que le déshonneur, la Reine préfère tuer son mari déjà blessé lors du siège et se jette dans le bûcher funéraire au milieu d’une ville en ruines, sous le regard médusé, meurtri et dépité d’Alouaddin.

padmavatiL’œuvre, malgré ses réelles beautés et ses nouveautés empreintes de certains modes karnatiques, profils mélodiques parfois à la limite extrême de la tonalité, ivresse chorégraphique dionysiaque, ne s’est jamais vraiment imposée au répertoire, même sous forme de suites symphoniques. D’une part, c’est une réalisation hybride : la désignation d’opéra-ballet ne renvoie évidemment pas à un spectacle de type ramiste dans le style des Indes galantes, mais se veut un nouveau concept où l’action chantée et la chorégraphie participent d’égal à égal au canevas du drame et à l’évolution de l’action. De ce fait, personne n’y trouve tout à fait son compte et les amateurs de ballets ou d’opéras, renvoyés dos à dos, sont tous un peu déçus et frustrés. De l’autre, la mise à distance de la psychologie des personnages génère volontairement une certaine froideur hiératique qui, comme l’écrit Jean Roy « ne nous touche pas vraiment ». Nous reste une singulière et bien séduisante partition, souvent très inspirée, recelant une indéniable richesse harmonique et mélodique et une perpétuelle invention rythmique, annonçant à plus d’un titre le Roussel de la haute maturité. Le genre d’œuvre majeure mais « maudite » qui gagnerait peut-être aujourd’hui à être donnée en version de concert avec une discrète et efficace mise en espace.

Parallèlement à cette inspiration orientale, Roussel mène à leur terme deux importantes œuvres pianistiques. L’imposante Suite en fa dièse opus 14 saisit l’auditeur à la gorge dès son tragique prélude (peut-être inspiré par une scène de noyade en mer vécue lors de l’apprentissage naval), dans un climat sombre et menaçant qui sera après guerre celui de la deuxième symphonie. Aérienne, la Sonatine opus 16, hélas bien moins connue que celle de Ravel dont elle est contemporaine, résout de manière optimale et originale les problèmes de forme par le regroupement deux à deux des quatre mouvements, dans un discours plus aimable et directement séduisant.

Crédits photographiques : Le Vasterival, maison de Roussel dans son état actuel © Patrimoines de Rouen et de la Normandie ; Le temple de Shiva à Kailasanatha © Image libre de droit ; La Princesse Padmavati selon une peinture indienne de 1765 © Image libre de droit

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