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Giselle vu par Akram Khan à Luxembourg

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Luxembourg. Grand Théâtre. 29-VI-2019. Giselle, ballet d’Akram Khan. Chorégraphie et mise en scène : Akram Khan. Décors et costumes : Tim Yip. Musique : Vincenzo Lamagna d’après Adam. Avec (matinée/soirée) : Fernanda Oliveira/Tamara Rojo, Giselle ; Aitor Arrieta/James Streeter, Albrecht ; Erik Woolhouse /Jeffrey Ciro, Hilarion ; Isabelle Brouwers/Stina Quagebeur, Myrtha. English National Ballet. Orchestre philharmonique du Luxembourg, direction : Gavin Sutherland

Le show tue l’émotion dans une pièce qui échoue à tenir ses promesses.

Aucun ballettomane n’a pu ces dernières années ignorer totalement l’éclatant succès de la  commande à par , la directrice de l’ ; la sortie DVD du ballet il y a quelques semaines et l’accueil du public à la tournée de quatre représentations de la troupe à Luxembourg n’en sont que des confirmations parmi d’autres. L’efficacité de ce grand spectacle qui affiche fièrement ses quarante-six danseurs sur scène est difficilement contestable : une vivacité de mouvement, des ensembles réglés à la perfection, un souci évident de ne jamais le laisser le spectateur s’ennuyer – il y a bien des pièces contemporaines et des ballets classiques qui ne peuvent de ce point de vue rivaliser avec cette Giselle. Mais que nous dit la pièce, au-delà du show à l’anglo-saxonne ? Le programme de salle ne le reproduisant pas, il faut se rendre sur le site de l’ENB pour lire l’argument choisi par Khan et pas toujours lisible sur scène : il oppose une caste inférieure de migrants à une élite méprisante qui les écrase, de part et d’autre d’un mur qui constitue l’essentiel du décor. D’un côté donc Giselle, de l’autre Albrecht, avec Hilarion comme inférieur cherchant à sortir de sa condition : même si elle est simpliste, cette opposition, cet ancrage social contemporain pourraient sans doute permettre de construire une pièce passionnante, à l’image de la version de Mats Ek créée en 1982, bouleversant portrait d’une handicapée mentale.

Après le premier quart d’heure, il ne reste de ces louables intentions que le gros mur du fond de la scène, avec ses évolutions diverses (avancée et recul, rotations) au service d’effets scéniques le plus souvent vains. La chorégraphie d’ a d’éminentes qualités, mais on ne peut en parler sans déplorer que la musique, les lumières, les effets simplistes de la narration et de la mise en scène lui nuisent à ce point. Même au niveau d’exigence pas toujours élevé auquel la danse nous habitue, la musique de Vincenzo Lamagna frappe par sa vacuité et son tintamarre. À quoi bon déranger un orchestre si on l’entend à peine sous l’amplification et le sound design envahissant du même Lamagna ? Intégrant de rares fragments de la musique d’Adam, répétant jusqu’à plus soif des thèmes sans grand intérêt musical et sans faire l’effort de donner un sens à leur (minime) évolution, la partition qu’il a bâclée ne devient pas plus convaincante pour être assénée aux spectateurs à fort volume. Les éclairages, eux, sont une caricature de clair-obscur perpétuel : ils ont une fonction atmosphérique, sans doute (la pièce se veut tragique et lourde de sujets graves), mais ils n’ont rien à raconter et écrasent la narration et la danse.

Le premier acte est le moins réussi : son parcours narratif est mince, et les scènes d’ensemble trop similaires prennent toute la place. La beauté de ces ensembles, cette danse éperdue qui va jusqu’aux limites possibles du corps en extension, une manière de dévorer la scène, tout ceci pourrait être séduisant si on y distinguait un propos, une intention qui se déploie dans le temps. Mais la monotonie s’installe vite, d’autant que les personnages centraux n’apparaissent que fugitivement dans cette terrible grisaille scénique. Même le duo de Giselle et d’Albrecht n’apporte rien de plus qu’une beauté plastique sans âme. Les Willis du second acte ont plus efficacement inspiré le chorégraphe, et on voit poindre par moments quelque chose comme une émotion, notamment dans les interactions entre Myrtha et Giselle. Hélas, la fin de la pièce où Albrecht échoue à rejoindre Giselle (ce fameux mur !), noyée sous le sentimentalisme de la musique, et tue l’émotion.

Seule la présence de danseurs de poids permet de donner de l’intérêt à la pièce : on ne peut guère parler de construire des personnages plus subtils que ceux du ballet romantique, mais il faut une puissance scénique hors du commun pour parvenir à exister dans ce contexte. C’est après tout pour elle-même que le rôle-titre a été créé : le moindre de ses gestes fascine, et elle parvient par moments à exister même au premier acte. Son partenaire James Streeter est moins favorisé par la chorégraphie, mais il parvient à exister et se montre un partenaire efficace pour sa Giselle. La représentation de l’après-midi, elle, semble d’autant plus interminable que les interprètes parviennent beaucoup moins qu’eux à affronter tous les obstacles que le spectacle leur oppose : Fernanda Oliveira serait sans doute une fort belle Giselle dans une version plus traditionnelle, mais cette danse élégante et vive ne suffit pas ici. Dommage qu’un chorégraphe d’aujourd’hui se soucie si peu de prendre ses danseurs, solistes comme corps de ballet, comme des individus à part entière et laisse les effets de masse l’emporter sur l’émotion.

Crédits photographiques : © Laurent Liotardo

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