Un voyage musical avec Beatrice Rana à la Roque d’Anthéron

Festivals, La Scène, Musique de chambre et récital

La Roque d’Anthéron. Parc du Château de Florans. 22-VII-2019. Frédéric Chopin (1810-1849) : Études op. 25. Maurice Ravel (1875-1937) : Miroirs. Igor Stravinsky (1882-1971) : Trois Mouvements de Petrouchka. Beatrice Rana, piano

Rana_© Christophe GREMIOT_22072019-1Le Festival de la Roque d’Anthéron a invité la pianiste pour un récital articulé autour de Chopin, Ravel et Stravinsky. Selon l’artiste, il s’agit d’un « voyage musical à travers l’histoire du piano et de l’évolution des exigences techniques, notamment virtuoses, tel qu’il est vu à travers les yeux de trois remarquables visionnaires ».

débute son récital avec le deuxième cahier des Études de Chopin. Sans marquer de pause, elle enchaine chaque étude comme les chapitres d’un livre dont elle serait la narratrice. Surnommé par Schumann « La harpe éolienne », le premier épisode donne le ton, dévoilant toute la hauteur de vue. D’une tendresse amoureuse, son rubato, au service de l’intention, nous fait l’effet d’une caresse. Au fil de chaque pièce, cette intelligence de lecture, parcourue par un souffle intérieur, exprime une multitude de sentiments contrastés dont des pensées les plus intimes. L’artiste souligne avec un soin renouvelé le cantabile et fait ressortir le travail indépendant des mains dont une main gauche particulièrement précise et variée. Les tempi, parfois francs et véloces, se révèlent captivants. C’est le cas du « Papillon », d’une vivacité allègre dont la reprise véhémente est subtilement nuancée. La septième est d’une beauté poignante. Son phrasé mélancolique, presque opératique, trouve un bel équilibre dans la conduite de la polyphonie. De même, les deux dernières, jouées au fond du clavier de façon virile, résument la finesse de construction : une intensité tout en maîtrise, des transitions étonnantes entre les différentes sections qui ajoutent une profondeur touchante.

Après la pause, changement d’atmosphère avec Miroirs de Ravel et son univers impressionniste. Beatrice Rana évolue ici dans son jardin. Les différents décors semblent plus vrais que nature et nous voyons défiler des tableaux parfois colorés de manière vive ou bien à peine esquissés. Le vol poétique des papillons de nuit dans Noctuelles est aussi mystérieux que furtif. Un dégradé de teintes semble luire dans l’obscurité. Puis, Oiseaux tristes révèle une rare poésie, avec un toucher qui n’a pas son pareil pour varier les nuances. Dans le morceau suivant, nous avons l’impression de faire le voyage à bord de la barque tellement l’impression de mouvement est présente, et comme le flux et le cliquetis des vagues semblent réels. La pianiste y déroule des sonorités proches d’une harpe. Puis c’est Alborada el gracioso et le périple se poursuit en Espagne. Les harmonies ibériques sont flamboyantes. Cette pièce d’une grande difficulté technique souligne une musicalité rafraichissante. Enfin, La Vallée des cloches et son climat proche de la rêverie dévoilent un panel de sonorités parfois vaporeuses.

On retrouve ensuite les Trois Mouvements de Petrouchka de Stravinsky. Clarté architecturale et richesse harmonique caractérisent cette interprétation. C’est toute la modernité de langage d’un compositeur visionnaire qui nous est restituée. Aussi narrative que virtuose, l’artiste dépasse le côté percussif du piano. Elle s’amuse avec la rythmique, notamment la répétition de motifs serrés très incisifs ici ainsi qu’avec les changements de textures. Le toucher n’est jamais heurté dans la Danse Russe avec ses accents populaires et son univers qui évoque l’enfance. ‎Chez Pétrouchka, on retrouve ce regard de l’enfant qui cache une fêlure. La part de féerie et de merveilleux est mis en lumière. Dans la Semaine Grasse, le propos est mené avec autorité notamment dans les relances et les changements de dynamiques. La maîtrise rythmique et surtout la connaissance harmonique de l’instrument insufflent une dimension symphonique. La couleur minimaliste du dernier morceau n’est pas très éloignée de certaines partitions de musique électro. La « déconstruction » finale est particulièrement réussie.

La jeune pianiste offre deux bis, les préludes n° 13 et 16 de Chopin qui résonnent avec une sensibilité et une maestria irrésistibles. ‎

Crédit photographique : Beatrice Rana © Christophe Grémiot

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