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Clavecin et orgue à La Roque d’Anthéron, le temps suspendu

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La Roque d’Anthéron. Cloître de l’abbaye de Slivacane
23-VII-2019. Œuvres de Johann Sebastian Bach (1685-1750), Johann Jacob Froberger (1616-1667), Joan Cabanilles (1644-1712), Sylvius Leopold Weiss (1687-1750), Johann Kaspar Ferdinand Fischer (1656-1746), Johann Kuhnau (1660-1722). Skip Sempé, clavecin

Cloître de l’abbaye de Silvacane. 24-VII-2019. Œuvres de Girolamo Frescobaldi (1583-1643), Johann Jacob Froberger (1616-1667), Louis Couperin (1626-1661). Pierre Gallon, clavecin

Aix-en-Provence. Église Saint-Jean-de-Malte. 25-VII-2019. Œuvres de Johann Sebastian Bach (1685-1750). Karol Mossakowski, orgue

IMG_8892Il n’y a pas que le piano qui soit à la fête à La Roque d’Anthéron. L’orgue et surtout le clavecin sont bien présents pour mettre en valeur les musiques anciennes. On vient écouter les clavecins du facteur Philippe Humeau dans  le beau cadre du cloître de l’abbaye de Silvacane. Et sur l’orgue Kern de l’église St Jean-de-Malte à Aix, le prodigieux a soulevé l’enthousiasme du public.

C’est sur le très beau clavecin copié d’un instrument début XVIIIe d’Antoine Vater que propose un programme éclectique dans le cadre estival d’un cloître vibrant de chants d’oiseaux et des stridulations des cigales. Intitulé « Bach et sa tradition du clavecin », il alterne des pièces du Cantor (presque toutes des transcriptions) avec celles de compositeurs variés des générations précédentes. On peut regretter que la cohérence de ces choix n’ait pas été expliquée, ni sur le programme ni de vive voix. Une première partie regroupe des pièces de même tonalité qui s’enchaînent pour former une suite imaginaire. Elle s’ouvre sur la superbe Méditation faite sur ma mort future de Froberger, pour s’achever sur des transcriptions extraites d’une suite pour violoncelle de Bach, dues à Gustav Leonhardt qui fut le professeur de . Au milieu, une Allemande du luthiste Sylvius Leopold Weiss permet d’apprécier le toucher du claveciniste, qui semble pétrir la belle pâte sonore de l’instrument. Une deuxième partie est entièrement composée de transcriptions de la troisième Sonate pour violon seul de Bach, qui se termine par un Allegro très virtuose. La troisième et dernière partie fait également appel à la virtuosité sans faille de l’interprète et s’ouvre sur les fusées d’une Toccata italienne de Froberger. Elle s’achève sur une autre transcription de la seconde Partita pour violon seul de Bach, où Skip Sempé se montre éblouissant de maîtrise technique. En bis, une pièce de musique élizabéthaine permet d’apprécier l’étendue du répertoire possible sur un si bel instrument.

PierreGallon_© Renaud Alouche_HD_24072019-6Alors qu’il vient d’enregistrer un disque évoquant la probable rencontre entre Froberger et (à paraître), c’est ce répertoire des deux grands clavecinistes du XVIIe siècle que nous propose le lendemain. Pour débuter, il a choisi des pièces de Frescobaldi, qui fut le maître de Froberger à Rome. Après une première Toccata dont il rend parfaitement le style libre et déclamatoire, c’est dans les variations sur La Monica qu’il fait preuve d’un toucher sensible, que l’on apprécie aussi dans le lyrisme d’une Passacagli emplie de chromatismes. Ce style italien, on le retrouve dans la Toccata seconda de Froberger, avec son alternance de sections libres et de contrepoint plus strict. Puis c’est le versant français de l’écriture de Froberger qui est mis en avant dans une Suite en ré, où l’on entend l’influence des musiciens parisiens sur le compositeur allemand.

Durant les deux séjours que Froberger fit à Paris et au cours desquels il a probablement rencontré , il s’est lié d’amitié avec le luthiste Blancrocher, à la mort duquel il a écrit une de ses plus belles œuvres, le Tombeau sur la mort de Mr de Blancrocher, sommet d’expressivité douloureuse. On y entend sonner le glas dans la basse du clavier, avant une vertigineuse gamme descendante qui décrit la chute mortelle de l’infortuné Blancrocher dans les escaliers. Les pièces de Louis Couperin sont introduites par le magistral Prélude à l’imitation de Mr Froberger, qui témoigne de l’influence qu’a eue le musicien allemand sur ses contemporains. Dans la Suite en la qui conclut le programme, une sarabande très expressive met en valeur le somptueux toucher de qui fait littéralement « ronfler » les basses de l’instrument.

IMG_8929La nef gothique de l’église Saint-Jean-de-Malte est archi-comble pour le récital que consacre à . Qui a dit que les concerts d’orgue n’attirent plus le public ? Le jeune organiste polonais, formé au CNSM de Paris et qui a remporté le Grand Prix de Chartres en 2016, s’apprête à prendre le poste d’organiste en résidence à Radio-France en septembre prochain. Pour son récital à Aix-en-Provence, il a choisi une ouverture en fanfare avec la Sinfonia de la Cantate BWV 29, souvent transcrite pour orgue seul. C’est ensuite une Suite française pour clavecin dont il propose sa version à l’orgue, qui permet d’aborder toutes les couleurs de l’instrument dans la succession des petites danses ; l’organiste y fait preuve d’une très belle articulation. Toutefois, le passage du clavecin à l’orgue paraît assez anecdotique et on préfèrera les grandes pièces pour orgue qui suivent, comme la BWV 543 en la mineur, avec son prélude en stylus fantasticus et sa fugue qui réserve une belle surprise harmonique dans sa dernière partie. Sommet du programme, le choral de Leipzig Allein Gott in der Höh sei Ehr nous donne à entendre l’œuvre comme si nous la découvrions pour la première fois, tant les phrases sont ciselées à la perfection. Quant à la grande Passacaille et fugue en ut mineur qui conclut le programme, elle se déroule comme un fleuve qui va de sa source à la mer en se gonflant dans une progression sereine et magistrale jusqu’à la fugue sur le plenum, dans une parfaite lisibilité de la polyphonie. Karol Mossakowski renouvelle l’émotion de l’auditeur à l’écoute de ces chefs-d’œuvre tellement entendus. En premier bis, l’actuel titulaire des grandes orgues de la Cathédrale Notre-Dame de la Treille à Lille propose de « détendre l’ambiance » avec une remarquable improvisation très ludique sur la célèbre Badinerie de Bach à laquelle se mêlent des échos de tango d’Astor Piazzola. Un moment hors du temps.

Crédits photographiques : Pierre Gallon © Arnaud Alouch ; Skip Sempé et Karol Mossakowski © Christian Glaenzer

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23-VII-2019. Œuvres de Johann Sebastian Bach (1685-1750), Johann Jacob Froberger (1616-1667), Joan Cabanilles (1644-1712), Sylvius Leopold Weiss (1687-1750), Johann Kaspar Ferdinand Fischer (1656-1746), Johann Kuhnau (1660-1722). Skip Sempé, clavecin

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