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Beethoven et Rachmaninov pour le grand retour d’Ivo Pogorelich au disque

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Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Sonates pour piano n° 22 op. 54 et n° 24 op. 78. Serge Rachmaninov (1873-1943). Ivo Pogorelich, piano. 1 CD Sony Classical. Enregistré au Schloss d’Elmau, en Allemagne (Beethoven), en septembre 2016 puis au Liszt-Hall de Raiding, en Autriche, en septembre 2018. Notice en anglais, français et allemand. Durée totale : 54 : 07

 

Le pianiste par qui le scandale arrive ! Génial expérimentateur pour les uns, truqueur inaudible pour les autres, surprend, indigne ou séduit. Peu d’artistes génèrent autant de polémiques que lui. Abordons, par conséquent, cette critique avec… sérénité.

Pogorelich SonyLa prise de son et le piano, tout d’abord. La première est choquante. Après plusieurs écoutes, je n’arrive pas à comprendre comment on peut placer aussi mal les micros dans de tels lieux, au point d’être dans l’impossibilité de localiser l’instrument. La tête dans la table d’harmonie, on entend le souffle du pianiste et une mécanique de pédale envahissante (Rachmaninov). Le Schloss Elmau, en Bavière, est un hôtel de luxe. L’acoustique claustrophobique de la salle est un désastre. Le Liszt-Hall de Raiding (village au sud de Vienne où naquit Liszt et où fut captée la Sonate de Rachmaninov) est un espace dédié à la musique de chambre. La qualité n’est pas optimale. Le piano, ensuite. Un Steinway venu d’Autriche, aux basses anémiées, aux mediums pâteux et si peu équilibré nous interroge : s’agit-il d’un Steinway “B” au lieu d’un “D” pour les Beethoven ? L’opportunité d’enregistrer Pogorelich dans des conditions acrobatiques semble avoir été le défi à relever. Souhaitons un vrai studio d’enregistrement ou une salle de concert pour le prochain disque…

De Beethoven, Pogorelich avait gravé, pour Deutsche Grammophon, les Sonates op. 111 (audio) et op. 22 avec la Bagatelle “Für Elise” (DVD). Les deux nouvelles partitions rarement enregistrées en dehors des intégrales, offrent un travail sur le timbre, l’énergie et le mouvement. Elles sont à la fois complexes et décantées. Le compositeur écrivit à propos de la fa majeur : « finale toujours plus simple. De même pour toute la musique pour clavier ». Pogorelich organise une narration proprement stupéfiante. Pas un instant de répit, une projection inouïe de la main droite, avec une violence qui n’est jamais brutale même si la captation ne facilite guère l’écoute. Le second mouvement qui débute dans le style d’une toccata ou d’une étude joue sur des modulations imprévisibles. C’est une sorte de course à l’abîme, d’une frénésie dont on perçoit la tension nerveuse. Pogorelich joue de cette urgence, faisant jaillir tel ou tel motif, dans un tempo irrésistible. La compacité et la clarté, la variété et la cohérence des contrastes, l’absence aussi de tout maniérisme – et un minimum de pédale – sidèrent.

En passant de la tonalité de fa majeur (colère et emportement) à celle de fa dièse majeur (triomphe), la Sonate n° 24 éclate la forme classique. Après un Adagio cantabile, l’un des plus lents de la discographie, l’Allegro ma non troppo déploie une énergie stupéfiante de mobilité. Le toucher est racé, leggiermente comme indiqué. Plus lent que de coutume, mais sans excès, le finale Allegro vivace ne manque pas d’un certain humour avec ses effets de questionnement et une fluidité des réponses à couper le souffle. Un divertissement “à la Scarlatti”, presque !

La Sonate de Rachmaninov – dans la version révisée de 1931 – est d’une autre “paire de manches”. L’écriture combine des éléments des grandes pages lisztiennes avec des réminiscences d’improvisations. Le tumulte s’organise entre déflagrations et moments de méditation. Pogorelich alterne entre puissance épique et malaise sonore. Attaques, tempi, contrastes dynamiques, tout est bousculé par un récit qui plie, déforme les lignes et provoque des convulsions. C’est suffocant de détresse avec des pics qui évoquent le Szymanowski de la Deuxième Sonate. Tout est “hors-cadre” jusque dans le Lento devenu lentississimo ! La douce cantilène en mi mineur est bâtie sur le principe de la variation. Son étirement jusqu’à l’agonie est pétrifiant. Pogorelich nous conduit au cœur de ses hallucinations, écho de celles d’Edgar Allan Poe, qui donna à Rachmaninov l’idée de composer la cantate Les Cloches. Elles résonnent, ici, jusqu’à l’absurde dans le finale Allegro molto qui se rue dans un précipice avec une énergie volcanique. Le Presto, enfin, peint des couleurs tout en aplat. Il est raide et pesant, comme s’il tentait de réunir jusqu’à l’épuisement, les morceaux épars d’une œuvre aussi prolixe.

J’avoue – après quelques écoutes de la Sonate – avoir rendu les armes. C’est un Rachmaninov dont les outrances apocalyptiques sont trop éloignées de mon univers sonore. Avec cet artiste, la question n’est plus d’estimer si le style y est ou pas, mais si la démarche est sincère, les moyens requis et le résultat abouti. A l’évidence, c’est le cas. Pogorelich porte sa vérité musicale comme un fardeau au bout des mains. Il n’a pas fini de nourrir la polémique.

 

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Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Sonates pour piano n° 22 op. 54 et n° 24 op. 78. Serge Rachmaninov (1873-1943). Ivo Pogorelich, piano. 1 CD Sony Classical. Enregistré au Schloss d’Elmau, en Allemagne (Beethoven), en septembre 2016 puis au Liszt-Hall de Raiding, en Autriche, en septembre 2018. Notice en anglais, français et allemand. Durée totale : 54 : 07

 
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  • Martin Antoine

    D’accord avec vous sur la qualité très médiocre de l’enregistrement qui est indigne de Sony ; même problème pour les enregistrements de L Debargue chez le même éditeur .
    Ecouter Pogorelich nécessite un travail sur ses habitudes auditives et il est toujours interessant de reecouter des textes connus par ce type d’artiste qui remet tout en cause .
    J’avoue avoir été très impressionné par la sonate de Rachmaninoff dont le second mouvement est étiré jusqu’au moment ou la ligne mélodique risque de se rompre ; travail extraordinaire , morbidité dépressive de cette musique comme bcp d’œuvres de Rachmaninoff dont l’inconsolable nostalgie de la Russie n’a jamais disparue .
    On espère le retrouver au disque dans de bien meilleures conditions sonores et les récitals parisiens annuels nous ont laissé d’excellents souvenirs : la transcription de la valses triste de Sibelius; le premier recueil des études tableaux de Rachmaninooff

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