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Terezin, la résilience par la musique

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Brundibár de Hans Krása (1899-1944) est une œuvre pour les enfants, destinée à n’être chantée que par des enfants. Les conditions de sa création ont pourtant été terribles. En partant de celles-ci et aboutissant aux productions contemporaines, ResMusica raconte la vie d’un opéra, de sa naissance jusqu’aux difficultés actuelles de montage, de traduction ou d’adaptation. Un voyage sur 80 ans. Pour accéder au dossier complet : Brundibár de Hans Krása

 

L’idée que l’on se fait de la pratique musicale dans les camps de concentration, véhiculée par des témoignages de survivantes, ou par la littérature et le cinéma, est celui d’un orchestre de femmes, forcées de jouer jusqu’à l’épuisement devant les flammes des fours crématoires et le défilé permanent des condamnés vers les chambres à gaz. Tel n’était pas le cas de Terezin.

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Terezin n’était pas un camp de concentration comme les autres, c’est pourquoi certains lui ont préféré le terme de ghetto, même si la solution finale y était appliquée dans toute son ampleur, comme ailleurs. Pour commencer, il n’était pas entouré de barbelés et de miradors, et il n’y avait pas de fours crématoires sur place. Seul camp situé dans le protectorat de Bohème-Moravie, à environ une heure de route au nord de Prague, il n’avait pas été édifié pour la circonstance. C’est l’empereur d’Autriche-Hongrie François-Joseph II qui y fit construire en 1780 une ville de garnison afin de protéger son territoire d’une possible invasion allemande. Il fit bâtir à proximité une forteresse cernée de remparts qu’il baptisa Theresienstadt, du nom de sa mère, l’impératrice Marie-Thérèse, et qui n’avait jamais servi à grand-chose, sauf de prison à Gavrilo Princip, l’assassin de l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo, jusqu’à l’avènement du nazisme.

En octobre 1941, Reinhard Heydrich décida d’y établir un camp entièrement consacré aux juifs de nationalité tchèque, qui devait avoir sa propre administration exercée par des juifs, le conseil des anciens. Pour ce faire, il expulsa la population civile sur place d’environ 7 000 habitants. Le premier convoi de déportés, des volontaires attirés par des promesses factices de liberté, arriva le 24 novembre 1941. Les autres suivirent très vite.
Comme ils étaient volontaires, et donc traités moins durement, certains d’entre eux parvinrent à introduire des instruments de musique de petite taille : flûtes, violon, accordéon… On raconte même l’histoire d’un violoncelliste qui apporta son instrument en pièces détachées enveloppées dans des couvertures, et le recolla sur place.

Outre le conseil des anciens, l’ordre était assuré à l’intérieur par la police du ghetto, constituée de prisonniers, et à l’extérieur par des membres de la police tchèque, qui se comportaient moins brutalement que des membres de la SS, ce qui explique une forme apparente de liberté de ses occupants. Parce que la terreur y était moins prégnante que dans d’autres camps, parce que la musique fait partie de l’âme tchèque, parce que l’administration allemande laissa plus ou moins faire, persuadée que ses « pensionnaires » disparaîtraient au bout de quelques mois, et qu’ils seraient moins enclins à fomenter des révoltes ainsi occupés, l’habitude fut vite prise d’organiser des concerts le soir après la journée dans les commandos de travail (construction de voies de chemin de fer, confection de parachutes, d’uniformes, de lunettes de protection, de savates en cuir, de poupées, de sacs, d’abat-jours, de bijoux, teinture d’uniformes de camouflage SS, culture de vers à soie…). D’abord simples interprétations de chants folkloriques a capella, ces concerts devinrent de véritables créations artistiques. La musique a ainsi définitivement triomphé de cet endroit d’horreur, le transformant en un lieu unique, pour l’éternité.

Car qu’on ne s’y trompe pas, Terezin était l’antichambre d’Auschwitz, un lieu de passage, et les conditions y étaient inhumaines : 86 934 personnes furent déportées vers l’est avec peu d’espoir de retour, et 33 419 y sont mortes de malnutrition, de maladies, d’épuisement ou de désespoir. Le surpeuplement, l’insalubrité et les épidémies étaient omniprésents. 15 000 enfants y furent détenus, dont environ seulement 1 000 ont survécu (ou 100, selon d’autres sources, qui paraissent moins probables).

La découverte d’un piano demi-queue sans pieds, parmi les objets laissés sur place par les anciens habitants de Terezin, qu’il a fallu déplacer de nuit et installer sur des cageots, fut une première grande avancée. Il semble qu’on trouva de la même façon un clavecin et/ou un harmonium détraqué (dans une église ?), ainsi qu’un vieil accordéon. Avec l’afflux permanent de nouveaux prisonniers à Terezin, le chant choral prit une place de plus en plus importante. Les concerts devinrent dès lors une exigence vitale dans la communauté, à raison de plusieurs par soirées, dans des lieux différents.

D’où vint l’idée de faire de Terezin un ghetto vitrine ? Probablement d’Adolf Eichmann. Il semble que ce qui fût d’abord un hasard et un instinct de survie attira rapidement l’attention des autorités nazies, car comment expliquer autrement ce rassemblement de poètes, peintres, musiciens professionnels à Terezin ? Avec le temps, le camp ne fût plus dédié uniquement aux populations tchèques, et on vit arriver des convois d’artistes juifs en provenance d’Allemagne, du Danemark, d’Autriche, des Pays-Bas, et parmi ces derniers, bon nombre de membres du renommé Concertgebouw d’Amsterdam.

bedrich.fritta6400De la même façon, pour se débarrasser discrètement de personnalités allemandes d’ascendance juive, et particulièrement de héros de la première guerre mondiale, on leur vanta les mérites de cette « charmante station thermale » où ils pourraient se retrouver entre eux, au calme, et beaucoup y partirent de leur plein gré, avant d’affronter l’effroyable réalité. Les membres du conseil des anciens disposaient de quelques privilèges aussi purent-ils faire venir plusieurs instruments de grande taille, qu’on ne pouvait pas faire entrer en fraude, ainsi que des livres. D’autres prisonniers, chargés de travaux à l’extérieur du camp, parvinrent à s’entendre avec un marchand de musique pour se procurer des partitions. En 1942, l’Administration des loisirs fut officialisée par les nazis, sous la direction du rabbin Weiner, chargé d’organiser des manifestations culturelles, des programmes éducatifs, des concerts, des conférences… La vie musicale devint dès lors moins difficile, car il fut possible d’introduire légalement à Terezin des instruments, des livres, des partitions, et du papier à musique, pour la plupart confisqués aux Juifs de Prague avant leur déportation. Les artistes choisis étaient d’autre part dispensés de corvées, libres de se livrer à leur art, avec même quelques avantages en terme de logement et de rations alimentaires supplémentaires.

Cependant, les maigres vivres étaient dispensées par le conseil des anciens de façon inégale entre les enfants, espoirs en la perpétuation, les hommes valides, qui avaient des chances de survie, et les malades ou les vieillards, ce qui laissait de côté ceux, même célèbres, qui étaient trop faibles ou trop âgés pour exercer leur art.

À partir de ce moment, Terezin devint, contre toute attente, un haut lieu de vie culturelle et musicale. Il n’y avait plus pour les autorités nazies qu’à le déguiser en ghetto modèle, celui qu’on fait visiter aux équipes de la Croix Rouge Internationale, en ayant préalablement pris soin de faire repeindre les maisons, de planter des fleurs, et d’évacuer vers un destin sinistre la population en surnombre ou pas montrable.

Un film de propagande y fut même tourné, en juin 1944, « le Führer offre une ville aux Juifs », probablement à l’initiative de Josef Goebbels. Le tournage fut confié à Kurt Gerron, acteur et metteur en scène célèbre à l’époque, connu de nos jours pour avoir été le partenaire de Marlène Dietrich dans l’Ange bleu, qui perdit la vie, comme tant d’autres, à Auschwitz. Le film, qui montrait une ville proprette, des habitants heureux et quelques scènes de l’opéra Brundibár, fut développé à Prague, et une copie envoyée à Berlin, où il fut partiellement monté et synchronisé avec la musique en mars 1945, mais il était déjà trop tard, il resta inachevé.

En automne 1944, les événements se précipitèrent, les alliés avançant sur tous les fronts, et les départs vers les chambres à gaz s’intensifièrent. Environ 18 500 personnes partirent de Terezin vers Auschwitz entre le 28 septembre et le 28 octobre, ce qui n’oblitéra pas la vie culturelle, grâce aux survivants et, hélas, aux nouveaux arrivants.
Parallèlement, ceux dont l’élimination n’était pas la priorité, c’est à dire les non-Juifs, comme le résistant belge Pierre Belen, ou le poète français Robert Desnos – qui y décéda à l’été 1945 du typhus – firent le chemin inverse, de Buchenwald vers Terezin, pour laisser la place à ceux qui devaient disparaître. Le 5 mai 1945 les SS évacuèrent le camp qui fut libéré 3 jours plus tard.

Ce qui n’était au départ qu’un acte de survie, de résilience désespérée face à l’innommable, se poursuivit donc entre 1941 et 1945, avec toujours une haute exigence artistique, autant qualitative que quantitative. Bien sûr, nécessité faisant loi, et les instruments de grandes tailles manquant toujours malgré l’amélioration progressive de la situation, il fallait souvent procéder à des aménagements des partitions (faire doubler les basses par des violoncelles, donner des opéras accompagnés par l’accordéon…). Mais comment imaginer que le chef prestigieux ait réussi à monter un orchestre symphonique au grand complet ? Que des opéras (La fiancée vendue de Smetana, Brundibár, Bastien et Bastienne, Les noces de Figaro, La Flûte Enchantée, La Serva Padrona, Rigoletto, Tosca, Carmen, Cavalleria Rusticana, Aida) et des oratorios d’ampleur (Elie de Mendelssohn, La Création de Haydn) furent régulièrement donnés, et même parfois en version scénique, avec décors et costumes, là où on crevait de faim et on manquait de tout ?

En 1943, Rafael Schächter entreprit de donner le Requiem de Verdi – une messe des morts catholique – avec quatre grands solistes, 150 choristes et un accompagnement au piano. À la suite de la première représentation, un convoi en direction de l’est élimina le chœur pratiquement dans son entier. Le chef entreprit alors d’en monter un deuxième, qui subit le même sort. Infatigable, il en monta un troisième, qui réussit à donner une quinzaine de représentations. Le Comité de la Croix Rouge ainsi qu’Adolf Eichmann assistèrent à l’une d’entre elles, et en furent fort satisfaits. Le chef ainsi que l’ensemble des musiciens en obtinrent le sort habituel : Auschwitz.

Si l’on insiste sur le cas de la musique classique, il faut savoir que d’autres formes d’art y furent toutes aussi vivantes : concerts de jazz, spectacles de music-hall, de cabaret, de danse, pièces de théâtre, conférences… Terezin fut également le seul camp à posséder une bibliothèque, particulièrement bien fournie, on parle de 180 000 volumes, et que dire de la qualité et de la beauté des illustrations qui nous sont parvenues, dont certaines étaient des affiches dessinées à la main et placardées dans le ghetto pour annoncer les concerts ? Une éducation musicale fut également dispensée aux jeunes talents prometteurs.

Du point de vue de la création, le bilan n’est pas moins riche. On recense une cinquantaine d’œuvres sauvegardées, ce qui signifie qu’il y en a eu beaucoup plus. La rareté des instruments fit qu’il s’agissait surtout de musique de chambre ou de musique vocale, mais il faut citer le cas de , qui composa en deux ans une vingtaine d’œuvres, sonates pour piano, quatuors à cordes, cycles pour la voix et surtout, un opéra complet, Der Kaiser von Atlantis, sur un livret de Peter Kein. L’orchestration est imaginée avec les moyens disponibles : saxophone, banjo, clavecin… Prévu pour être représenté à l’automne 1944, il ne fut jamais donné à Terezin, par la suite des déportations massives vers Auschwitz, où le compositeur fut dirigé vers les chambres à gaz dès son arrivée, le 16 octobre 1944. Il fallut attendre l’année 1975 pour sa création, au Bellevue-Theater d’Amsterdam. fut également employé au camp par l’Administration des loisirs en tant que critique musical. Ses écrits nous laissent une documentation unique sur la richesse de la vie culturelle de Terezin.

On s’abstiendra de citer de façon exhaustive tous les talents fauchés, car d’autres l’ont fait mieux avant nous. Leur perte, ainsi que celle de toutes les œuvres qui ne nous sont pas parvenues, est irréparable.

Cet article a été rédigé en collaboration avec Chantal Galiana.

Sources :
Joža Karas : La musique à Terezin, 1941-1945, Gallimard
Michael Gruenbaum et Todd Hasak-Lowy : Quelque part, le soleil brille encore, roman Didier jeunesse
Josef Bor : Le Requiem de Terezin, Les éditions du sonneur
Pierre Belen : Terminus Terezin, à compte d’auteur
Le site Internet musique et Shoah : http://holocaustmusic.ort.org/fr/
Un vivant qui passe, film de Claude Lanzmann

Crédits photographiques : Les illustrations de cet article sont de Bedřich Fritta, déporté à Terezin en 1941 et mort à Auschwitz le 8 novembre 1944

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Brundibár de Hans Krása (1899-1944) est une œuvre pour les enfants, destinée à n’être chantée que par des enfants. Les conditions de sa création ont pourtant été terribles. En partant de celles-ci et aboutissant aux productions contemporaines, ResMusica raconte la vie d’un opéra, de sa naissance jusqu’aux difficultés actuelles de montage, de traduction ou d’adaptation. Un voyage sur 80 ans. Pour accéder au dossier complet : Brundibár de Hans Krása

 
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