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Centenaire Merce Cunningham à l’Opéra de Lyon

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Lyon. Opéra de Lyon. 01-XI-2019. Merce Cunningham : Exchange et Scenario. Interprétation : Danseurs du Ballet de l’Opéra de Lyon. Chorégraphies : Merce Cunningham. Exchange (1978). Musique : David Tudor, « Weatherings ». Costumes, lumières et décors : d’après Jasper Johns.
Scénario (1997). Musique : Takehisa Kosugi, « Wave Code A-Z ». Costumes : Rei Kawakubo. Entrée au Répertoire de l’Opéra de Lyon

aurait eu cent ans cette année. A l’occasion de cet anniversaire, le Ballet toujours virtuose de l’Opéra de Lyon redonne Exchange et permet l’entrée à son répertoire de Scenario.

Exchange©Michel-Cavalca
Le reprend Exchange de , une pièce pour quinze danseurs qui date de 1978, et n’a pas pris une ride. La virtuosité des danseurs ne fait pas un pli non plus. Ils ont enregistré cette préciosité chirurgicale du langage cunninghamien au millimètre près. Il en va d’un élan, et d’un cœur en trois parties, la première utilise la moitié des danseurs seulement, et pas des moindres. En effet il y est question de Danser. Et oui, il s’agit chez Merce de danser, et la musique n’y est pour rien, car elle se joue indépendamment des mouvements qui s’y lancent. Ici, il s’agit de celle de , une partition électronique, elle se nomme « Weatherings », ce qui signifie en français météorisations, altérations climatiques, bref, cela n’a soi-disant rien à voir. Il s’agit de l’ensemble des processus mécaniques, physico-chimiques ou biologiques de réduction élémentaire des roches et des minéraux à la surface de la terre… Et pourtant, cette matière polluée que voulait Jasper Johns à l’époque dans les décors (aucun) et les costumes (très purs, très beaux, quoique voulant donner une note polluée, soit grise et un tout petit peu de couleur effacée mêlée) donne à penser quelque chose d’ineffable, qui est au cœur même de la danse, à savoir, un rien dansé, un pur néant de sensations occultées et pourtant bien ressenties, une contradiction dans les termes, de la philosophie de la danse donc.

La seconde partie (de ces quarante minutes de danse pure) se poursuit magistralement avec la seconde moitié des danseurs (vous me direz évidemment : « mais la moitié de quinze, c’est un chiffre impair, eh oui, c’est un mystère ! »). Tous les danseurs dansent la troisième partie et voilà que le mystère s’éclaire : un seul danseur apparaît dans les trois parties. A l’époque, c’était Merce Cunningham lui-même, aujourd’hui, c’est Adrien Délépine pour l’Opéra de Lyon, juste parfait.

Que dire de plus ? Nous sommes en ville, il fait frais, il pleut même peut-être, et les danseurs, métronomiquement continuent à danser, pieds en dehors et mouvements si mécaniques parfois que l’on pense à Chaplin dans , mais c’est plus subtil encore, c’est de la danse pure, on l’a déjà dit, je crois. dans Weatherings cherchait à « obtenir des sons qui flottent dans l’espace ». C’est réussi. Merce a employé des procédés de hasard combinant soixante-quatre phrases de longueur et de complexité variables.  Sauts, rotations, porté, position parallèle, en-dehors, tout y est, pour plaire. Et déplaire à ceux qui n’aiment pas la danse peut-être.

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Scenario
entre au répertoire du . C’est la première fois, en 1997, que Merce Cunningham collabore avec une créatrice de mode ; ici Rei Kawakubo, créatrice de « Comme des garçons ». Il en résulte une pièce inouïe pour quinze danseurs également, contraints par les costumes de la créatrice, que le chorégraphe n’avait pas vus avant de créer ses mouvements. Or cela donne du grand Merce bizarrement, car les danseurs sont parés de costumes qui les lestent, les grossissent, les déforment. Il s’agissait de la collection printemps/été 1997, nommée en français « Le corps rencontre le vêtement, le vêtement rencontre le corps » que les initiés surnommèrent ironiquement plus tard : « bosses et bourrelets » tout simplement. En effet, ces grosseurs, ces bouffes, ces déformations donnent au corps du danseur quelque chose d’inédit, lui qui est si lisse, si musclé, si pur, si beau, il est là un peu moins beau… et pourtant il est toujours là dans ses mouvements si difficiles à effectuer.

La musique de Takehisa Kougi propose pour Scenario une parodie de raga, dans la partie A, quand les costumes sont bariolés (rayés et quadrillés) et, quand les costumes de Rei Kawabuko sont noirs, partie B, des bribes de musiques occidentales (violons dans l’aigu) inséré dans un matériau sonore cotonneux ; dans la partie C, quand ses costumes sont rouges, le compositeur mêle les deux types de musique, ce qui donne parfois des choses insolites. Chez Merce Cunningham, il est rare que les danseurs regardent le ciel, or ici c’est le cas, et nous nous demandons alors : « Que regardent-ils ? ».

La composition est faite de treize parties. Duos, trios, puis quartets, quintets, sextets. Les quinze danseurs ne réapparaissent tous ensemble qu’en toute fin de partie (sans Beckett, mais bon cela crée pas mal d’absurde ces boursouflures, et on en rit aussi). C’est l’époque où Merce travaillait avec un logiciel de danse, bref de l’informatique qui créait du mouvement « hasardeux ». Il s’appelait ce logiciel « DanceForms ». Autant dire que cela exprime ce que cela veut dire : il compose des formes dansées. Le décor est blanc, bien clinique, l’éclairage, fluo. C’est la créatrice même qui voulait qu’il n’y ait pas d’impression de « scène ». En effet, mais c’est tout de même scénarisé ce scénario, c’est beau et ça nous plaît immensément de trouver là une danse qui ne vieillit pas. Merci Merce Cunningham et les danseurs du Ballet (toujours virtuose) de l’Opéra de Lyon. Rayés, quadrillés, noirs, rouges, boursouflés, ou pas, vous êtes toujours les as de notre cœur dansé.

« Je suis un danseur », disait Merce Cunningham, « et cela me suffit ».

 

Crédits photographiques : Exchange © Michel Cavalca ; Scenario © Gert Weigelt

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Lyon. Opéra de Lyon. 01-XI-2019. Merce Cunningham : Exchange et Scenario. Interprétation : Danseurs du Ballet de l’Opéra de Lyon. Chorégraphies : Merce Cunningham. Exchange (1978). Musique : David Tudor, « Weatherings ». Costumes, lumières et décors : d’après Jasper Johns.
Scénario (1997). Musique : Takehisa Kosugi, « Wave Code A-Z ». Costumes : Rei Kawakubo. Entrée au Répertoire de l’Opéra de Lyon

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