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Maria Callas, l’émotion écrite

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Maria Callas. Lettres & Mémoires. Textes établis et traduits par Tom Volf. Éditions Albin Michel. 608 pages. 25 €. ISBN : 978-2-226-43714-3. Dépôt légal : novembre 2019

 

Avec ce recueil de lettres de , on pénètre dans le quotidien d’une femme qui se bat souvent très (trop) seule contre une société adoratrice de l’artiste mais frustrée jusqu’à l’excès de n’être qu’un spectateur lointain. Un témoignage troublant et indispensable à tout amateur de la mythique soprano.

Callas:Lettres« N’étant ni poète ni célèbre, Permettez-moi de signer simplement mon nom », signé Maria Anna Callas. Ces mots, d’une de 13 ans, écrits sur l’album de son école à New-York, en exergue de ce gros volume révèle déjà son exceptionnelle personnalité.

Dans ces lettres et mémoires rassemblées et traduites par Tom Volf qu’on connaît déjà par ces deux livres précédents Maria by Callas (Editions Assouline, 2017) et Callas Confidential (Editions La Martinière, 2017), on découvre une Maria Callas totalement différente de celle que le personnage public, que l’icône, a laissé dans la mémoire populaire. Les lettres réunies dans cet imposant volume sont pour la majeure partie celles que Callas a envoyées à ses différents correspondants sans qu’on sache toujours la motivation de ses écrits. Et disons-le d’emblée, la diva chantait mieux qu’elle n’écrivait. Si Maria Callas est loin d’être une écrivaine, elle est une femme qui écrit à ses amis souvent pour leur demander quelque service, quelque conseil, mais rarement pour exprimer le fond de sa pensée ou de son âme. Comme elle le souligne à plusieurs occasions, elle est une timide dans la vie.

Cependant, elle s’enflamme lorsqu’elle dialogue avec sa professeure Elvira de Hidalgo. Là résident ses lettres les plus intéressantes. Callas ayant conservé précieusement les lettres de sa professeure, c’est un véritable échange auquel on assiste. Elles parlent de la voix. Callas demande conseil sur les rôles qu’elle doit aborder. Des conseils qui d’ailleurs ne seront que la confirmation de ses convictions profondes sur ce sujet. On sent dans ces échanges une totale symbiose artistique avec Elvira de Hidalgo. Toutefois, ne boudons pas cet autre plaisir de lire Maria Callas quand elle s’épanche auprès de certains de ses amis sur son admiration sans borne pour le maestro .

Pour le reste, outre les lettres à ses amis et connaissances, un grand nombre de missives de cet ouvrage s’adressent à son mari, Giovanni Battista Meneghini. Dans cet exercice, Maria Callas s’inscrit comme une parfaite midinette. En 1947, elle rencontre celui qui allait devenir son mari durant les représentations de La Gioconda de Amilcare Ponchielli aux Arènes de Vérone. Cet amour naissant, son tout récent succès scénique et la rencontre avec sont des évènements qui vont imprégner profondément la future carrière de Maria Callas. A la suite de ses premiers pas sur la scène des Arènes de Vérone, elle est à Rome pour préparer avec Tristan und Isolde de Wagner. Presque chaque jour, et même parfois plusieurs fois par jour, elle écrira des lettres enflammées à Battista Meneghini resté à Vérone pour la poursuite de ses affaires. Bien sûr, Maria Callas est très amoureuse et elle n’a que 24 ans. Avoir 24 ans en 1947, dans la société d’alors, c’est un monde bien différent de celui de notre époque actuelle. Les critères sociétaux, éducatifs sont encore marqués par l’éducation parentale assez stricte et un peu bornée que l’on recevait alors. Reste qu’on se prend à penser que Maria Callas aurait possédé une incontestable compréhension des choses du monde quand on sait la complexité des personnages qu’elle incarnait sur scène. Pourtant, elle restait étrangement une gamine aveuglée par l’amour. Si une vingtaine d’années plus tard, Maria Callas vivra un nouvel amour avec Aristote Onassis, sa correspondance amoureuse quoique apparaissant plus réfléchie que celle de sa jeunesse, se révèle toute aussi « fleur bleue ».

En dehors de cette correspondance qui ne nous apprend pas de grandes choses sur la personnalité profonde de Maria Callas, les lettres contenues dans ce volume sont jalonnées dans le temps avec le rappel des représentations auxquelles elle participe. Des points d’ancrage bienvenus pour mieux situer la teneur de certaines missives de la diva. Une liste d’opéras qui ne manquera pas d’impressionner quiconque épouse le métier de cantatrice. A l’exemple de cette année 1948 où, entre mi-avril et fin septembre, Maria Callas chantera quatre Forza del Destino de Verdi à Trieste, trois Tristan und Isolde de Wagner à Gênes, neuf (!) Turandot de Puccini à Rome, Vérone et à nouveau Gênes et enfin quatre Aïda de Verdi à Turin. Bien peu de chanteuses actuelles peuvent se prévaloir de tenir un pareil calendrier.

A force d’enchaîner concerts, tournées, opéras, un beau jour, ça craque. On comprend mieux dès lors que la prima donna puisse s’être sentie à bout de force lors de la fameuse Norma de Rome en janvier 1958 où elle interrompit sa prestation à la fin du premier acte. On trouve dans ce volume, sa longue lettre ouverte donnée à la presse dans laquelle elle explique ce qu’elle cite comme « la plus triste soirée de sa carrière ».
Dès lors, constamment sous le feu de la critique, Maria Callas se défend avec une série de lettres violentes contre les journalistes qui se régalent des frustrations d’un Rudolf Bing, directeur du Metropolitan Opera de New-York, qui n’obtient pas de la diva ce qu’il voudrait pour son théâtre. Aux journaux grecs qui s’offusquent de son annulation d’un deuxième concert à Athènes, à la presse italienne qui ne comprend pas pourquoi elle ne fera pas l’ouverture de la saison de La Scala en 1957, Maria Callas distribue des lettres ouvertes où elle tente de justifier ces « manquements ». Si de répondre à ces polémiques a certes desservi Maria Callas, cela a eu l’immense avantage d’ouvrir les yeux aux divas d’aujourd’hui qui ont appris à se tenir à l’écart des médias toujours friands de ragots et de scandales.

A la lecture de ce livre, on réalise combien la vie de Maria Callas pouvait être frustrante sur le plan artistique empêtrée qu’elle était dans ses affaires personnelles. Lorsqu’en début de l’ouvrage comme en conclusion de celui-ci, on découvre ses premiers (et ultimes) fragments de mémoires, datés de 1957 pour les premiers et de 1977 pour les derniers, on ressent une Maria Callas apaisée, réfléchie, loin des trépidations de sa carrière. C’est à cette époque qu’elle déclare : « Je dois consolider mes forces, et en premier lieu mes forces spirituelles. Dans la vraie vie, vous savez, je ne suis ni Norma, ni Violetta. Ça aurait été bien d’avoir leur force plutôt que leurs faiblesses. » Des mots qui scellent la grande classe de cette femme admirable, brûlée sur l’autel de la notoriété. Figure emblématique d’une époque bénie de l’histoire de l’art lyrique qui voyait se côtoyer des figures aussi légendaires que Renata Tebaldi, Giuseppe di Stefano, Mario del Monaco, Tito Gobbi, Ettore Bastianini, Cesare Siepi, Maria Callas est le glorieux porte-drapeau de l’opéra qui depuis connaîtra un succès populaire sans précédent.

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Maria Callas. Lettres & Mémoires. Textes établis et traduits par Tom Volf. Éditions Albin Michel. 608 pages. 25 €. ISBN : 978-2-226-43714-3. Dépôt légal : novembre 2019

 
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