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L’intégrale des Chemins de Berio par les forces vives de la WDR de Cologne

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CD 1 : Luciano Berio (1925-2003) : Chemins I pour harpe et orchestre ; Chemins II pour alto et 9 instruments ; Chemin IIb pour orchestre ; Chemin IIc pour clarinette basse et orchestre ; Chemin III pour alto et orchestre. Avec : Andreas Mildner, harpe ; Christophe Desjardins, alto ; Andreas Langenbuch, clarinette basse. WDR Sinfonieorchester, direction : Peter Eötvös, Emilio Pomàrico, Mariano Chiacchiarini, Manuel Nawri.

CD 2 : Luciano Berio (1925-2003) : Chemins IV pour hautbois et onze cordes ; Chemin V pour guitare et orchestre de chambre ; Kol Od (Chemin VI) pour trompette et ensemble ; Récit (Chemin VII), pour saxophone alto et orchestre. Avec : Maarten Dekkers, hautbois ; Pablo Márquez, guitare ; Martin Griebl, trompette ; Lutz Koppetsch, saxophone alto. WDR Sinfonieorchester, direction : Bas Wiegers, Jean-Michaël Lavoie, Brad Lubman. CD bastille musique. Enregistré à la Philharmonie de Cologne (CD 1, 1 ; CD 2, 4) ; WDR Funkhaus, Cologne (CD 1, 2-5 ; CD 2, 1-3). Texte anglais / allemand. Durée : 60:09 et 58:00

 

La boite de carton recyclable du label bastille musique ne paie pas de mine, mais la notice musicologique et le feuillet iconographique enveloppés d’un papier de soie noire qu’elle recèle sont des plus luxueux. Tout comme l’enregistrement en deux disques de l’intégrale des Chemins de Luciano Berio, un événement discographique « made in Germany ».

image-assetLes neuf Chemins de Luciano Berio, balayant plus de trente années de création (1965 à 1996) sont une manière d’agrandissement, pour ensemble ou pour orchestre, de certaines de ses Sequenze (quatorze pièces solistes), celles pour harpe, alto, guitare, clarinette et trompette notamment. Tout en préservant note pour note la partie soliste préexistante, le compositeur y mène plus avant son travail sur le timbre, sur l’espace et l’écriture « concertante », dévoilant la richesse d’un imaginaire sonore qui s’est affiné au contact de l’univers électronique. Sept chefs à la tête du WDR Sinfonieorchester et autant de solistes, membres pour la plupart de la phalange de Cologne, ont fédéré leurs talents pour finaliser ce projet discographique ambitieux autant qu’unique, qui inclut l’enregistrement en première mondiale de Chemins IIc.

Berio conçoit un effectif instrumental sur mesure pour Chemins I (1965) s’attachant à la Sequenza II pour harpe, en convoquant au sein du tutti deux autres harpes, un clavecin, un piano et un célesta. L’écriture orchestrale émane de celle de la harpe (Andreas Mildner) dont elle prolonge, démultiplie et irradie les résonances, comme le ferait aujourd’hui l’électronique en temps réel. Chemins II (1967) – le titre au pluriel sous-entend que les voies peuvent être diverses – envisage la Sequenza pour alto au sein d’un ensemble de neuf instruments. Le soliste (Christophe Desjardins) y est toujours conducteur, dont le spectaculaire trémolo inaugural (fortissimo sur les quatre cordes), ourlé par la cymbale, contamine le jeu des autres instruments. L’orchestration virtuose, colorée et pointilliste de Berio en répercute l’énergie vibratoire tout en cernant la conduite dramaturgique. Dans Chemins III (1968/1973), c’est l’orchestre qui crée un espace de jeu autour de l’alto virtuose (Desjardins toujours), Berio densifiant sa pâte instrumentale et diversifiant d’autant les sources sonores (puissance des cuivres et couleurs incandescentes) sans jamais inquiéter la conduite soliste. L’écoute comparative des deux Chemins est passionnante. Berio revient deux fois encore sur la Sequenza VI, en en modifiant sensiblement la partition. Chemins IIb pour orchestre et IIc pour clarinette basse et orchestre sont d’une durée moindre, l’effet du trémolo traversant tous les pupitres de l’orchestre dans Chemins IIb, ou se confrontant à une autre ligne soliste (IIc), celle de la clarinette basse (Andreas Langenbuch), un instrument encore rare en dehors du jazz en 1972, soumis aux tours et détours virtuoses de l’écriture de Berio. Foisonnement de l’espace, jouissance du timbre et théâtralité gorgent ces deux partitions, respectant sinon la lettre du moins l’esprit et la dramaturgie de la Sequenza pour alto.

C’est un maître du timbre, à l’instar de Boulez, qui compose Chemins IV (1975) pour hautbois et 11 instruments (à partir de la Sequenza VII), Berio réalisant, selon ses propres termes, « une amplification de ce qui est implicite, caché, dans la partie soliste ». Ce sont les cordes qui assure la tenue du « si » autour duquel se meut la ligne soliste. L’écriture préfigure, là encore, l’action de l’électronique en temps réel : profondeur du champ de résonance, réverbération, coloration harmonique. Sous les doigts de Maarten Dekkers et la direction de Bas Wiegers, la restitution sonore est de toute beauté. C’est dans Chemins V, quasi concerto pour guitare (Pablo Márquez), que l’orchestre semble le plus aventureux, investissant d’emblée l’espace dans une introduction très théâtrale. Rasgueado (technique flamenca), tapping, pizz-Bartok participent d’une écriture de guitare périlleuse et toujours « en dehors », qui alterne avec les commentaires de l’orchestre ou s’inscrit sur ses trames colorées.Trouvailles sonores et reliefs dramatiques confèrent à la partition une couleur singulière autant que dépaysante. Dans Récit (Chemins VII), le saxophone alto (Lutz Koppetsch) joue la Sequenza IXb, l’orchestre suivant quant à lui les aléas de la trajectoire en variant les paysages sonores que traverse le soliste. Les couleurs, impacts sonores et gestes familiers du compositeur modèlent la dramaturgie. Composé durant la même année 1996, Chemins VI Kol od pour trompette (Martin Griebl) et orchestre de chambre magnifie la Sequenza pour trompette et piano résonnant de 1984, l’une des plus belles de la série à notre goût. L’aura de résonance, la trace laissée dans l’espace par la trompette, lorsqu’elle joue dans les cordes du piano, est ici assumée par l’ensemble instrumental qui inclut deux autres trompettes ainsi que l’accordéon dont les effets d’irisation simulent ceux de l’électronique. Pierre d’angle du répertoire pour trompette, Chemins VI, invitant le trompettiste Martin Griebl aux côtés de ses collègues de l’Orchestre de la WDR conduit par Jean-Michaël Lavoie, brille d’un éclat très singulier au sein de cet enregistrement.

La captation live exemplaire a été réalisée lors des six concerts donnés par l’Orchestre de la WDR dans le cadre de la programmation de Musik der Zeit à Cologne, entre 2016 et 2017. Somme instrumentale où s’exerce « la manière » du compositeur (virtuosité, théâtralité, écriture du timbre et de l’espace), les 9 Chemins relèvent également du concept de « l’œuvre en suspens » cher à Boulez comme à Berio : « Rien de ce que l’on fait n’est jamais fini », aimait à dire le compositeur italien.

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CD 1 : Luciano Berio (1925-2003) : Chemins I pour harpe et orchestre ; Chemins II pour alto et 9 instruments ; Chemin IIb pour orchestre ; Chemin IIc pour clarinette basse et orchestre ; Chemin III pour alto et orchestre. Avec : Andreas Mildner, harpe ; Christophe Desjardins, alto ; Andreas Langenbuch, clarinette basse. WDR Sinfonieorchester, direction : Peter Eötvös, Emilio Pomàrico, Mariano Chiacchiarini, Manuel Nawri.

CD 2 : Luciano Berio (1925-2003) : Chemins IV pour hautbois et onze cordes ; Chemin V pour guitare et orchestre de chambre ; Kol Od (Chemin VI) pour trompette et ensemble ; Récit (Chemin VII), pour saxophone alto et orchestre. Avec : Maarten Dekkers, hautbois ; Pablo Márquez, guitare ; Martin Griebl, trompette ; Lutz Koppetsch, saxophone alto. WDR Sinfonieorchester, direction : Bas Wiegers, Jean-Michaël Lavoie, Brad Lubman. CD bastille musique. Enregistré à la Philharmonie de Cologne (CD 1, 1 ; CD 2, 4) ; WDR Funkhaus, Cologne (CD 1, 2-5 ; CD 2, 1-3). Texte anglais / allemand. Durée : 60:09 et 58:00

 
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