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Le XVIIIᵉ siècle à l’honneur au festival baroque de La Valette

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Malte. La Valette. Teatru Manoel. 10-I-2020. Porpora vs Haendel. George Frideric Haendel (1685-1759). Nicola Antonio Giacinto Porpora (1685-1750). Johann Adolph Hasse (1699-1783). Vivica Genaux, mezzo-soprano. Les Musiciens de Louvre, direction Thibault Noally.
La Valette. Eglise Ste Mary de Jesus. 11-I-2020. (Not) so Italian Concertos. Jacques-Christophe Naudot (1690-1762). François Couperin (1668-1733). Antonio Vivaldi (1678-1741). Dietrich Buxtehude (1637-1707). Georg Philipp Telemann 1681-1767). Ensemble Les Contre-Sujets: Samuel Rotsztejn, flûte à bec, Maya Enokida et Paul Monteiro, violons, Mathias Ferré, viole de gambe, Takahisa Aida, clavecin.
Rabat. Collégiale St Paul. 11-I-2020. Sacred Vivaldi. Antonio Lucio Vivaldi (1678-1741). Ensemble La Serenissima. Julia Doyle, soprano. Renata Pokupic et Sioned Gwen Davies, mezzo-sopranos. Adrian Chandler, violon et direction.
Buskett. Verdala Palace. 12-I-2020. German celebrity composers: from concerto to opera. Georg Philipp Telemann (1681-1767). Wilhelm Friedemann Bach (1710-1784). George Frideric Haendel (1685-1759). Ensemble Les Contre-Sujets: Samuel Rotsztejn, flûte, Ayako Yukawa, soprano, Mathias Ferré, viole de gambe, Takahisa Aida et Kasuya Gunji, clavecins.
La Valette. Teatru Manoel. 12-I-2020. The Godfather. Georg Philipp Telemann (1681-1767). Johann Georg Pisendel (1687-1755). Johann Sebastian Bach (1685-1750). Giuseppe Brescianello ( 1690-1758). Antonio Vivaldi (1678-1741). Johann Friedrich Fasch (1688-1758). Ensemble La Serenissima. Adrian Chandler, violon et direction.

  • Malte
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    Aux confins sud de l’Europe, l’île de Malte recèle des trésors d’architecture baroque qui offrent un parfait écrin aux musiques de cette époque. Pour sa huitième édition, le festival de La Valette, qui présente une programmation riche et variée, tient désormais une place de choix dans le paysage européen. Nous y étions pour le premier week-end.

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    Par tradition, le concert d’ouverture du festival prend place sous les ors du Teatru Manoel, petit théâtre à l’italienne au cœur de la cité historique de La Valette. Emmenée par Les sous la direction du premier violon , une joute musicale entre Haendel et Porpora nous fait revivre la compétition acharnée à laquelle se livrèrent ces deux compositeurs à Londres dans les années 1730. En faisant appel à , il Castrato Maestro, certains personnages influents de l’époque tentèrent de mettre fin à l’hégémonie du « cher Saxon » sur la scène londonienne. Pour cette entreprise, Porpora fit même venir le célèbre castrat Farinelli pour gagner le cœur du public anglais. Malgré cela, il ne parvint pas à détrôner son rival et tous deux furent acculés à la faillite. L’épisode laissa cependant à la postérité des œuvres magistrales, comme Polifemo pour Porpora et Ariodante pour Haendel. C’est la mezzo qui illustre cette guerre des chefs. Dès le début du programme, on est plongé dans une ambiance martiale avec l’ouverture d’Agrippina de Haendel, impeccablement servie par un orchestre aux attaques précises. Suit une alternance d’airs empruntés alternativement à des opéras de Porpora et Haendel, où la voix de fait assaut de virtuosité. Véritablement habitée par son chant, la chanteuse fait preuve d’une présence scénique impressionnante. L’étendue de son ambitus lui permet de passer aisément des graves chaleureux à des aigus acrobatiques. Mais si elle nous a touchés par une émotion contenue dans l’aria « Alto giove » du Polifemo de Porpora ou dans le célébrissime « Cara sposa » du Rinaldo de Haendel, certaines vocalises pyrotechniques sont quelque peu gâchées par un vibrato excessif. Les treize musiciens, dirigés avec précision depuis le premier violon par , sont parfaits de bout en bout, et on notera la virtuosité du basson dans l’air « Venti turbini prestate » du Rinaldo de Haendel. Tout au long du programme, la complicité entre l’orchestre et la chanteuse ne s’est pas démentie.

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    Le lendemain, l’église Sainte-Marie de Jésus de La Valette accueille le jeune ensemble français pour un programme intitulé (Not)so italian concertos, autour des goûts réunis français et italiens. Comme beaucoup de jeunes ensembles baroques, celui-ci a choisi de se démarquer par une présentation originale de ses programmes : se sont fait une spécialité des concerts-quizz, formule testée à Ambronay avec succès. Ici, en ouverture du concert, le flûtiste propose un petit test qui consiste à distinguer un air français d’une aria italienne. Le contact est ainsi immédiatement créé avec le public, sans que cela ne cède en rien à la facilité tant la qualité musicale des interprètes est irréprochable. Pour commencer, un concerto du flûtiste , dans le style galant, illustre le goût français sous Louis XV. Puis, la sonate L’Impériale, extraite des Nations de , nous introduit aux italianismes qui faisaient fureur à l’époque, dans la lignée des innovations de Corelli. C’est ensuite un véritable concerto italien de Vivaldi que nous propose l’ensemble, faisant dialoguer la flûte et les violons. Avec la Sonate pour deux violons de Buxtehude, c’est le stylus fantasticus qui s’invite au milieu du contrepoint germanique. Les violons de Maya Enokida et de Paul Monteiro y font assaut d’expressivité. Dans la sonate en trio de Telemann qui termine le programme, un affectuoso particulièrement touchant permet à la viole de de s’exprimer pleinement. La qualité d’écoute entre les musiciens est un modèle du genre, et le plaisir qu’ils ont à jouer ensemble est communicatif.

    contre-sujetsNous retrouvons le même ensemble le lendemain, sous les voûtes décorées du Palais Verdala. L’effectif a changé : à la place des deux violons, la soprano . Et la présence d’un deuxième clavecin qui, soit en fournissant la basse continue soit en jouant un rôle concertant dans les trios de Telemann, donne l’impression d’entendre un véritable orchestre malgré l’effectif restreint. Il est trop rare d’avoir l’occasion de disposer de deux clavecins, et cela permet aujourd’hui de découvrir des pièces méconnues du répertoire de Telemann qui font appel à une partie de clavecin obligé. Une surprise au début de ce concert : l’arrivée du Président de la République de Malte dans le public, solennellement accueilli par l’hymne national entonné par la soprano accompagnée par la flûte, la viole et les clavecins. Le programme proprement dit s’ouvre par un trio de Telemann, où la basse de viole et le clavecin obligé dialoguent en toute virtuosité. Le jeu du violiste est particulièrement éblouissant dans le presto final. Les trois instrumentistes sont rejoints par pour une cantate du même Telemann qui fait également appel à une partie de clavecin obligé. Le duetto à deux clavecins de WF Bach qui suit permet d’apprécier la parfaite synchronisation de Takahisa Aida et Kazuya Gunji, qui réussissent un parfait unisson dans le dernier mouvement, après nous avoir éblouis dans un échange de fusées virtuoses. Ici, l’écriture galante de annonce le style mozartien. C’est ensuite un retour à la génération précédente, avec la grande cantate Lucrezia de Haendel, où la fureur et la douleur s’expriment en un dramatisme exacerbé. La théâtralité d’, qui chante sans partition pour mieux habiter son rôle, fait beaucoup d’effet, malgré des problèmes de justesse dans le medium de la voix. Les contrastes des affects sont parfaitement rendus et la basse continue, enrichie par la présence des deux clavecins, donne l’illusion d’un véritable orchestre. Pour terminer, les instrumentistes sont rejoints par le flûtiste pour un dernier trio de Telemann, plus proche de la forme du concerto que de la sonate. Un grand moment de plaisir et de complicité musicale, qui se prolonge en bis avec une chanson du compositeur japonais du siècle dernier Tōru Takemitsu.

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    Autre ensemble que l’on entendra deux fois au cours de ce week-end : , formation anglaise qui s’est spécialisée depuis vingt-cinq ans dans la musique de Vivaldi et de ses compatriotes, sous la direction énergique de son premier violon, Adrian Chandler. Le premier concert qu’il propose prend place à la collégiale St Paul de Rabat, et est principalement consacré à la musique sacrée de Vivaldi. Le programme se termine par le Nisi Dominus qui a longtemps été attribué à Galuppi, avant qu’on ne redécouvre son manuscrit à Dresde. Le Gloria Patri final est précédé d’une étonnante introduction en arpèges à l’orgue, partie magistralement tenue par le continuiste James Johnstone dont on aurait souhaité que les interventions soient moins noyées dans la masse des cordes. Des trois chanteuses présentes pour ce programme, seule la soprano Julia Doyle convainc. On sait qu’à l’Ospedale de la Pieta, Vivaldi faisait chanter les voix les plus graves par les seules jeunes filles de l’Institution. Ici, le rôle de ténor est tenu par une mezzo-soprano peu à l’aise dans cette tessiture. Quant à Sioned Gwen Davies qui fait office de contre-alto dans le motet RV637, son articulation approximative ne permet pas la compréhension du texte. La partie instrumentale du programme est plus intéressante, en particulier grâce au choix d’un instrumentarium peu usité : un violon in tromba marina, un chalumeau, et une viole d’amour spécialement réalisée pour l’occasion et dont c’est la première audition ce soir-là. Le premier de ces instruments est un violon monté avec trois cordes métalliques, censé rappeler la sonorité de la trompette marine, cet instrument monocorde utilisé dans les couvents de religieuses pour suppléer à l’absence d’instruments à vent, jugés inconvenants (marina est en fait une déformation de mariana, il s’agit d’une trompette « mariale » et non « marine »). C’est par un concerto pour violon in tromba marina que s’ouvre le programme de . L’autre instrument joué par Adrian Chandler est une viole d’amour de facture italienne, dont les six cordes sont doublées par six cordes sympathiques en métal. Enfin, un troisième concerto pour violon et orgue permet d’apprécier une partie concertante jouée à l’orgue et le violon d’Adrian Chandler qui chante avec subtilité dans un Grave très émouvant. Les pupitres de cordes sont irréprochables, rompus au répertoire de prédilection de l’ensemble. Mais c’est le violoncelle de Vladimir Waltham qui nous aura le plus touchés, particulièrement au moment du Beatus vir, dans un émouvant dialogue avec la soprano.

    33843776_UnknownC’est à La Serenissima en grand effectif que revient l’honneur de clôturer ce premier week-end du festival dans le décor du teatru Manoel, avec le renfort des trompettes, hautbois et timbales pour un programme instrumental festif. Intitulé The Godfather, ce programme reprend celui du dernier enregistrement de l’ensemble sorti en novembre dernier et nous rappelle les liens d’amitié qui existaient entre les compositeurs allemands férus du style concertant italien : Telemann, JS Bach, le violoniste Pisendel, Fasch (rappelons que Telemann était le parrain de CPE Bach, fils du Cantor de Leipzig). Les musiciens italiens étaient nombreux dans les cours allemandes et les échanges musicaux fréquents entre les deux pays. On sait que Pisendel, violoniste talentueux, a été à Venise étudier avec Vivaldi. En retour, il est probable que JS Bach se soit appuyé sur l’extraordinaire technique violonistique de son ami Pisendel pour écrire les mouvements les plus virtuoses de ses concertos pour violon. On retrouve la même influence vivaldienne dans les concertos de Fasch, dont une grande partie de l’œuvre est malheureusement perdue. Tous ces aller-retours entre Italie et Allemagne sont mis en évidence dans le programme de La Serenissima. Ouverture en fanfare avec un concerto de Telemann pour un effectif élargi incluant trois trompettes, deux hautbois, basson et timbales. On est bien loin ici des subtils trios du même Telemann proposés le même jour par Les Contre-Sujets… Suivra une alternance de mouvements de concertos de Pisendel et Bach, qui semblent surtout choisis pour mettre en avant la virtuosité d’Adrian Chandler. Mais les bariolages violonistiques entendus dans l’allegro du concerto en ré majeur de Bach relèvent plus de l’exploit technique que de l’expression musicale. En deuxième partie, un intéressant concerto de Brescianello fait dialoguer le violon et le violoncelle, et permet d’apprécier à nouveau la grande musicalité de Vladimir Waltham. Le concerto en ré majeur de Fasch, qui conclue le programme avec toute la troupe, a des accents haendéliens qui nous rappellent les réjouissances royales.

    Crédits photographiques : © Christian Glaenzer (1,2,5) ; © Mark Zammit Cordina (3,4)

    Pour retrouver d’autres informations sur Malte : www.visitmalta.com/fr 

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    Malte. La Valette. Teatru Manoel. 10-I-2020. Porpora vs Haendel. George Frideric Haendel (1685-1759). Nicola Antonio Giacinto Porpora (1685-1750). Johann Adolph Hasse (1699-1783). Vivica Genaux, mezzo-soprano. Les Musiciens de Louvre, direction Thibault Noally.
    La Valette. Eglise Ste Mary de Jesus. 11-I-2020. (Not) so Italian Concertos. Jacques-Christophe Naudot (1690-1762). François Couperin (1668-1733). Antonio Vivaldi (1678-1741). Dietrich Buxtehude (1637-1707). Georg Philipp Telemann 1681-1767). Ensemble Les Contre-Sujets: Samuel Rotsztejn, flûte à bec, Maya Enokida et Paul Monteiro, violons, Mathias Ferré, viole de gambe, Takahisa Aida, clavecin.
    Rabat. Collégiale St Paul. 11-I-2020. Sacred Vivaldi. Antonio Lucio Vivaldi (1678-1741). Ensemble La Serenissima. Julia Doyle, soprano. Renata Pokupic et Sioned Gwen Davies, mezzo-sopranos. Adrian Chandler, violon et direction.
    Buskett. Verdala Palace. 12-I-2020. German celebrity composers: from concerto to opera. Georg Philipp Telemann (1681-1767). Wilhelm Friedemann Bach (1710-1784). George Frideric Haendel (1685-1759). Ensemble Les Contre-Sujets: Samuel Rotsztejn, flûte, Ayako Yukawa, soprano, Mathias Ferré, viole de gambe, Takahisa Aida et Kasuya Gunji, clavecins.
    La Valette. Teatru Manoel. 12-I-2020. The Godfather. Georg Philipp Telemann (1681-1767). Johann Georg Pisendel (1687-1755). Johann Sebastian Bach (1685-1750). Giuseppe Brescianello ( 1690-1758). Antonio Vivaldi (1678-1741). Johann Friedrich Fasch (1688-1758). Ensemble La Serenissima. Adrian Chandler, violon et direction.

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