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Un meurtre à l’hôtel ou Halka de Moniuszko avec Piotr Beczała

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Varsovie. Grand Théâtre — Opéra National de Varsovie. 16-II-2020. Stanisław Moniuszko (1819-1872) : Halka, opéra sur un livret de Włodzimierz Wolski dans la version en quatre actes. Mise en scène : Mariusz Treliński. Chorégraphie : Tomasz Jan Wygoda. Scénographie : Boris Kudlička. Costumes : Dorota Roqueplo. Lumières : Marc Heinz. Avec : Izabela Matuła, Halka ; Tomasz Rak, Janusz ; Piotr Beczała, Jontek ; Maria Stasiak, Zofia ; Krzysztof Szumański, Stolnik (le Sénéchal) ; Dariusz Machej, Dziemba. Chœur, orchestre, mimes et danseurs du Grand Théâtre — Opéra National de Varsovie ; chef de chœur : Mirosław Janowski ; direction : Łukasz Borowicz

Halka dans la nouvelle mise en scène de apporte une rupture totale avec la tradition. Soudain, on se rend compte que cette tragédie est universelle et qu’elle peut être représentée dans n’importe quel contexte.

Moniuszko_Halka_Le Grand Théâtre-Opéra National de Varsovie_Piotr Beczała (Jontek), Tomasz Rak (Janusz)
Cette réalisation d’Halka de est une coproduction du Theater an der Wien, où l’œuvre fut présentée en décembre dernier, et du Grand Théâtre — Opéra National de Varsovie, en prolongement de l’année Moniuszko célébrée en Pologne en 2019. Si en Autriche, cette partition était quasiment inconnue (sauf erreur, elle n’avait pas été jouée à Vienne depuis 1965), elle revient à l’affiche des maisons d’opéra polonaises assez souvent.

Comme d’habitude, nous surprend. Car, en Pologne, le mot Halka fait intuitivement penser à des scènes se déroulant dans un paysage de montagne et à des costumes traditionnels. Ici l’intrigue se déroule dans un hôtel de luxe à Zakopane dans les années 1970, en République populaire de Pologne. Au lieu de tresses, les femmes ont des cheveux blonds détachés. Tous les éléments du décor sont très raffinés, que ce soit ceux de la salle à manger ou l’aménagement des chambres individuelles. Les accessoires, comme un téléphone accroché au mur, ainsi que les vêtements portés par les personnages, renvoient aux temps passés, mais profitent d’une esthétisation extrême. Le plateau dispose d’un seul niveau vertical, mais il est pivotant, la scène tourne aussi en fonction du rythme des tempos, ce qui rend l’action encore plus dynamique. Malgré un grincement des planches audible au moment où l’orchestre joue piano, ce mécanisme introduit également – pour les scènes d’ensemble – une sorte d’effet « kaléidoscopique », en apportant avec chaque rotation des combinaisons variées de personnages en perpétuel mouvement. Ainsi, on observe le comportement des hôtes et des invités qui fêtent les fiançailles de Janusz, un jeune maître riche, avec Zofia : ils boivent de l’alcool, certains se soûlent, d’autres dansent ou, dans leurs chambres fermées, se livrent à des jeux érotiques. Avec tout ce dynamisme, l’opéra fait penser à un film. D’ailleurs, avant le commencement du premier acte puis, après l’entracte, du troisième, la scène est obscurcie par une sorte d’énorme écran de cinéma sur lequel s’affiche le titre Halka marqué par des caractères évoquant l’époque des films muets. Tout de suite après, on voit des agents de police se déplaçant au ralenti en cherchant les traces d’un meurtre. Puis, le mouvement rotatif s’accélère et l’action prend vie.

Moniuszko_Halka_Le Grand Théâtre-Opéra National de Varsovie_Krzysztof Szumański (Stolnik), Maria Stasiak (Zofia), Tomasz Rak (Janusz)
Parfois débordant d’émotions, Treliński mélange les genres, nous entraînant dans un voyage fascinant mais chaotique. Il passe de l’humour au désespoir, et oscille entre l’enthousiasme des scènes collectives et la morosité de celles qui nous montrent la solitude d’Halka ou les états d’âme de Janusz.

Halka de parle des inégalités sociales et l’hôtel situé dans la Pologne du communisme est une métaphore des relations sociales. C’est parce qu’un hôtel est un lieu où se mélangent les gens, les modes de vie et les aspirations. Plusieurs éléments de l’œuvre parlent du mépris. Le fait que certains hommes ici servent d’autres permet une approche contemporaine des problèmes décrits dans Halka. Dans la scène où Stolnik (le père de la fiancée) bat les employés de l’hôtel car ils n’applaudissent pas assez fort en l’honneur du jeune couple, on peut voir les divisions de classe, l’humiliation et l’inflexibilité des dirigeants.

Pour les interprètes, si tous les solistes ne sont pas convaincants, on salue en premier lieu pour sa belle prestation vocale combinant finesse, nostalgie et désolation. Il a fait sa prise de rôle à Vienne après sept ans d’efforts pour convaincre le théâtre viennois et qu’enfin le spectacle puisse se concrétiser. On admire sa voix de velours, pure et homogène dans tous les registres, attendrissante dans les piano et électrisante dans les forte. Il incarne Jontek, un jeune villageois épris d’Halka, et ici l’un des multiples serveurs du restaurant. Au fur et à mesure de l’opéra, les gestes et les mimiques de ce personnage font penser à celles d’un être révolté et plein d’agressivité (bien qu’il agisse pour la bonne cause), ce qui ne correspond pas toujours à l’approche vocale de Beczała, pas aussi flamboyante que celle de Bogdan Paprocki dont c’était le rôle fétiche. Rappelons que récemment, Beczała a gravé un disque comprenant un florilège de mélodies de Moniuszko.

Moniuszko_Halka_Le Grand Théâtre-Opéra National de Varsovie_Izabela Matuła (Halka)
Chez en Halka, nous apprécions avant tout la subtilité des mezza voce, en regrettant que ses graves manquent de consistance, pareillement – d’ailleurs – pour ceux de (Janusz) dont la voix a encore besoin de mûrir. Ils s’avèrent toutefois d’excellents comédiens. Pour Halka, cependant, certaines scènes sont trop réalistes, comme celle où elle gît au sol, tel un cadavre, avec du sang coulant le long des jambes. La suggestion de la fausse couche, au moment des danses farouches des invités, est à notre avis trop évocatrice. En outre, pour cette mise en scène, on ne sait pas si Halka est une figure de chair et de sang ou une image fantasmée par Janusz. Le jeu des lumières, parfois aveuglantes, fait régulièrement penser à un rêve.

Force est de constater qu’en grande partie, l’intensité du spectacle revient au chef qui, ce soir, émerveille par un geste tantôt fulgurant, tantôt poétique et poignant. Il adopte pour chaque mesure un tempo juste, permettant à l’orchestre et aux choristes (les employés de l’hôtel et les invités) de charmer grâce à une large palette de couleurs et de nuances.

Crédits photographiques : © Krzysztof Bieliński

 

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