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Fazil Say dans les sonates de Beethoven : un road trip de l’extrême

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Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Intégrale des sonates pour piano. Fazil Say, piano. 9 CD Warner Classics. Enregistré dans la grande salle du Mozarteum de Salzbourg, en Autriche, entre juin 2018 et mai 2019. Notice en français, allemand, anglais et turc. Durée totale : 10 h 05 minutes

 

sait nous surprendre, séduire, dérouter et choquer. Hélas, plus souvent, son jeu s’enferme dans l’excès. Quelques sonates nous paraissent toutefois sortir du lot. Probablement parce qu’elles sont les plus propices à une narration… Et le pianiste turc sait admirablement raconter.

Beethoven sonates Say WarnerIl y a quelques années, avait gravé plusieurs sonates de Beethoven pour Naïve. Une partie de la critique lui reprocha de jouer essentiellement des effets les plus extrêmes, allant jusqu’à la brutalité. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Les trois premières sonates sont encore mozartiennes. On retrouve la réjouissante énergie et la fantaisie de l’interprète qui avait enthousiasmé dans son intégrale des sonates de Mozart, enregistrée en 2016 (Warner Classics). Dans les premiers opus beethovéniens, seule compte la mobilité. Peu de couleurs distinctes et des fins de phrases parfois déséquilibrées. La tension musculaire paraît irrépressible et la pensée court d’une phrase à l’autre. Pour tout dire : une idée par phrase !

A partir de la Sonate n° 4, le toucher se raidit, malgré l’accompagnement vocal du pianiste qui n’a rien à envier à celui de Gould ! En quête de la moindre source d’expression, de la charge émotionnelle la plus petite, il néglige certains traits ou accords. Cela se conçoit en concert (voire les “live” beethovéniens de Daniel Barenboïm, par exemple), mais se justifie moins en studio. Le jeu perd en définition (Sonate n° 5). A l’approximation des traits s’ajoute une main gauche peu lisible. Pourtant le tempérament séduit comme dans le finale Presto de la Sonate n° 7. L’engagement physique est tel que tout arrière-plan a disparu. L’écriture beethovénienne s’est simplifiée au maximum. La Sonate « Pathétique » s’enferme dans une lecture au premier degré. Parfois même, l’ennui pointe parce que le piano n’a pas grand chose à dire (Sonate n° 10). Ailleurs, c’est le peu de rigueur qui se fait jour (Sonate n° 11).

Renouant avec l’esprit mozartien, l’Andante suivi de variations de la Sonate n° 12 est joliment mené. Mais attention au hors-style (Sonate n° 13) ! La Sonate « Clair de lune », immobile et neutre dans ses premières pages, faute d’idées dans l’instant, est littéralement engloutie dans l’Allegretto. Des idées encore et toujours, parfois iconoclastes font dresser l’oreille, à l’instar du staccato délicieux car plein d’esprit de l’Adagio grazioso de la Sonate n° 15 : le piano devient une guitare.

Au fil des sonates, Fazil Say modifie les respirations, tord la logique de leur construction. Désormais, seule compte sa narration. Elle étouffe le finale de la Sonate « La Tempête » dont le son est écrasé. Avec les partitions tardives, les contrastes s’accentuent. Les épisodes intermédiaires de la Sonate « Waldstein »sont bâclés, décoratifs et les dynamiques de la Sonate « Appassionata » sont poussées jusqu’à l’absurde. L’effet pour l’effet ! La fulgurance des traits conduit à une certaine trivialité parce que l’œuvre se résume à sa pulsation. A l’inverse, la Sonate n° 25, à l’écriture volontairement fruste, est animée avec un talent fou, jusqu’à la suffocation. Son Andante, si mendelssohnien est d’une justesse remarquable. Voilà une conception qui se prêterait à une écoute en aveugle. La Sonate « Les Adieux » est tout aussi réussie avec un finale délirant, qui nous emporte. Il est vrai aussi, que Beethoven la compose, en 1809, comme un acte de résistance à l’invasion napoléonienne !

Les six derniers opus déçoivent. Pataude, la Sonate n° 27 se délite. Lourde et cassante, la Sonate « Hammerklavier » est d’une brutalité rédhibitoire. Si peu de précision dans le Scherzo, rubato impossible dans l’Adagio… Où veut-il en venir ? Fazil Say se raccroche à une ligne mélodique qui n’existe plus. Les baisses de tension sont notables dans la Sonate n° 30. Le piano est en quête de l’effervescence. Les variations sont vidées de leur substance. Cette œuvre qui n’est plus seulement “musicale” n’a pas été pensée, et l’instinct ne peut nourrir à lui seul l’interprétation. La Sonate n° 31 est aussi peu compréhensible, son Allegro molto mécanique. Le Maestoso de la Sonate n° 32 possède une belle allure, parce qu’il s’agit d’un combat et le pianiste relève le défi. Mais l’Arietta n’est pas à la hauteur. Que faire des transitions et pourquoi ces accords, pour la plupart décalés ?

Fazil Say joue en compositeur et en symphoniste. Il le revendique. Cela s’entend. Les sonates qu’il a particulièrement réussies – de notre point de vue – témoignent d’une personnalité hors du commun. Le texte du livret nous interroge lorsqu’il écrit : « j’aspirais à offrir aux générations futures, apprentis pianistes et jeunes étudiants de premier cycle, des lectures qui figureraient parmi les “enregistrements références” les plus importants du XXIᵉ siècle ». Soit. Aura-t-il la patience d’attendre une ou deux décennies pour graver une nouvelle “référence”, peut être plus aboutie ?

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Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Intégrale des sonates pour piano. Fazil Say, piano. 9 CD Warner Classics. Enregistré dans la grande salle du Mozarteum de Salzbourg, en Autriche, entre juin 2018 et mai 2019. Notice en français, allemand, anglais et turc. Durée totale : 10 h 05 minutes

 
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