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François Meïmoun décrypte la Première sonate de Boulez

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François Meïmoun. La construction du langage musical de Pierre Boulez : la première sonate pour piano. 1 livre Aedam Musicae. 328 p. 30 €. Décembre 2019

 

fait paraître sa thèse de doctorat sur la Première sonate pour piano de . Un sujet aride ? Pas s’il est abordé ainsi, de manière globale : l’auteur replace dans son contexte historique et esthétique l’analyse d’une œuvre devenue emblématique de la modernité.

BoulezLa Première sonate est une des premières œuvres pour piano notables de , après les Trois Psalmodies (retirées du catalogue) et les Douze Notations. Plus encore que ces deux dernières, elle marque une étape dans la construction du langage de Pierre Boulez. Elle est composée en 1946, dans les années d’après-guerre et peu après la brève formation de Boulez auprès d’Olivier Messiaen et du dodécaphoniste René Leibowitz, une période de l’histoire du compositeur peu abordée jusque là. L’auteur replace l’œuvre dans son contexte et retisse le réseau d’influences au milieu duquel le compositeur s’est construit son propre langage. Ce faisant, bat en brèche toute idée de table rase : « Le concept de table rase, qui domine le discours musicologique, critique et journalistique qui entoure la Première Sonate de Boulez depuis le milieu des années 70 étouffe la réalité du contexte qui fut celui de la gestation de l’œuvre pour y substituer une aura prophétique. » Il insiste au passage sur l’absence de toute conscience historique et politique chez les musiciens français (parmi lesquels Pierre Boulez), qui « vivent leur art et leurs jours loin des drames de la guerre et des heurts de la Libération ». On ne parlera pas de table rase post-traumatique non plus.

Comme la sonate qu’il étudie, l’ouvrage est en deux parties : « Devenir compositeur de Vichy à la France libérée », à dominante historique et très accessible, puis, « Substituer le délire à l’incantation ou comment s’affranchir de la modernité », plus analytique (l’incantation faisant référence à l’esthétique d’André Jolivet et plus généralement du groupe Jeune France). Après s’être interrogé sur les concepts de modernité et d’avant-garde, il décrit les formes de la modernité musicale pendant ces années, l’influence d’Olivier Messiaen (autour d’une analyse du Quatuor pour ondes Martenot), mais aussi de René Leibowitz dont le rôle semble avoir été minimisé par Boulez, ou encore les apports de l’ethnomusicologie ou d’écrivains comme Antonin Artaud pour prendre de la distance avec les acquis culturels de l’Occident. Dans la deuxième partie, l’étude des sources manuscrites des différentes versions de l’œuvre montre l' »évolution lente et raisonnée d’une œuvre emblématique de la modernité composite de l’après-guerre », conciliant l’écriture rythmique de Messiaen et l’écriture sérielle. Boulez épure son texte de toutes références aux techniques utilisées par les compositeurs modernes d’alors, dans un processus d’appropriation maximale (les clusters par exemple). Il modifie et aménage abondamment son matériau initial, sans bouleverser les rigueurs de l’écriture sérielle. En bon analyste, plutôt que de détailler l’œuvre de manière linéaire, l’auteur revient sur les techniques employées et leur évolution au fil des versions (cluster, emploi de la mesure, types de rythmes, didascalies, thématisme ou athématisme…), tantôt à l’échelle globale, tantôt sur une microstructure, le tout au service d’un discours. Il montre ainsi comment Boulez formalise progressivement une écriture de la violence et du délire, qui s’affranchit peu à peu de ses héritages esthétiques.

L’approche de François Meïmoun se place au carrefour entre les analyses objectives et détaillées (Franck Jedrzejewski) et les approches plus subjectives, centrées sur le geste pianistique et majoritairement véhiculées par les interprètes (Pierre-Laurent Aimard, Claude Helffer). La somme de Peter O’Hagan (également pianiste et musicologue) n’est étonnamment pas citée : Pierre Boulez and the piano : a study in style and technique, dont l’analyse fine et pertinente reste toutefois centrée sur le compositeur, la replaçant dans la trajectoire de ses compositions pour piano. Il rencontre aussi les travaux sur les relations de Boulez avec la philosophie d’Edward Campbell ou Robert Piencikowski. L’auteur tente, comme Christian Merlin mais dans un autre registre, une étude dépassionnée sur Pierre Boulez, prenant du recul à la fois avec les discours des bouléziens et avec ceux du compositeur lui-même.

François Meïmoun publie ici son premier ouvrage musicologique, aux éditions Aedam Musicae, dont il dirige par ailleurs la collection Musiques XXe– XXIe siècles. À la fois compositeur et professeur d’analyse au CNSMD de Paris, auteur d’un livre d’entretien avec Boulez sans pour autant être proche du compositeur, il a sans doute la juste place pour renouveler l’étude de Pierre Boulez.

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François Meïmoun. La construction du langage musical de Pierre Boulez : la première sonate pour piano. 1 livre Aedam Musicae. 328 p. 30 €. Décembre 2019

 
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