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Une exception culturelle pour demain

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Demain, le jour d’après… Ce sont les expressions qui ont majoritairement circulé dans la presse et sur les réseaux sociaux pendant le confinement. Après la stupeur qu’a provoqué l’arrêt total de toute activité culturelle est venu l’effroi. Celui de la prise de conscience par les acteurs du spectacle vivant que sur décision politique, opéras, théâtres, concerts étaient qualifiés comme « non essentiels ».

Il fallut alors que leurs voix s’élèvent pour que des procédures de sauvegarde s’enclenchent, et même si le chômage partiel n’a pas tardé à être annoncé, il n’a pas résolu immédiatement la situation des intermittents du spectacle ni n’a été clairement circonscrit à une catégorie d’entreprises culturelles éligibles. Le flou subsiste encore pour nombre d’entre elles (1).

Et surtout le fameux demain fait état de grandes incertitudes. Financements, budgets, public, mécénat sont sujets à interrogations. Déjà les premiers arbitrages se font connaître pour l’Opéra de Bordeaux ainsi que cinq autres opérateurs culturels de renom. Avec elles c’est une réduction cumulée de 466 000 euros que la région Nouvelle-Aquitaine opère (2). Nul doute que les annonces dans d’autres villes vont se suivre, surtout que les élections municipales ont gelé toutes déclarations qui nuiraient dans l’immédiat aux candidats.

Une situation pourtant déjà bien fragile

C’est le moment de réfléchir à de nouveaux modèles économiques pour les orchestres et opéras. Car si la situation française n’est pas aussi dramatique que dans d’autres pays où le spectacle est structuré de façon plus libérale, il n’en demeure pas moins que la fragilité de son système est mise à l’épreuve par la crise du Covid. Il n’est nul besoin d’être devin pour augurer de ce qui va en être dans quelques mois, alors que le chômage a bondi au 20 Mai de plus de 22 % (les récurrentes charges du MEDEF contre les annexes VIII et X de l’assurance chômage en témoignent). Et pourtant l’assurance chômage des intermittents du spectacle est l’assise majeure sur laquelle repose l’exception culturelle française. Le transfert de charge de l’État vers la solidarité, mais aussi un système qui repose de façon majoritaire sur la précarité de l’emploi culturel est mis cruellement à mal dans la situation présente.

Cependant ce n’était pas la volonté initiale des plans Malraux, Landowski, Fleuret lors de la création du maillage territorial des orchestres et opéras pendant les années 1966-1976. Depuis lors, l’État n’a fait que se désengager progressivement de sa part initialement prévue à 30 % du budget des structures qu’il soutient, par le jeu des décentralisations, mais également par le non suivi des sommes allouées en regard de l’inflation.

En 2012 le rapport Dorny (3) pour le ministère de la Culture dénonçait la « fragilité conjoncturelle », le besoin pour les institutions d’avoir les moyens de « s’opposer à la marchandisation » et dénonçait la « dispersion des soutiens » provoquant « une dilution préjudiciable aux buts recherchés ».

En effet cette atomisation de la dotation d’État vers un trop grand nombre d’acteurs, fait qu’aucun d’entre eux ne reçoit suffisamment de fonds pour pouvoir produire et créer en toute indépendance. Ils doivent alors chercher des financements complémentaires et sont relégués à devoir « se vendre » auprès des collectivités locales et des mécènes, des acteurs financiers beaucoup plus regardants et exigeants quant au « retour sur investissement », devant leurs électeurs pour les uns, ou pour leur clientèle ou image de marque pour les autres. Une situation préjudiciable à la liberté de créer et produire.

Alors demain, quelle sera cette liberté ?

L’Opéra de Paris avec 60 % d’autofinancement craint la faillite avec un mécénat, le plus fragile des financements sur le long terme, et le public fortuné actuellement absent (ndlr : ainsi que des pertes de plus de 15 millions d’euros suite à la grève contre la réforme des retraites). Les orchestres et opéras en région ne manqueront pas de subir les arbitrages des tutelles locales face aux conséquences de la crise qu’elles devront assumer, ainsi que les ensembles spécialisés fonctionnant en « mode projet » se retrouvant sans projet et sans protecteur philanthrope. Sortiront-ils tous saufs de cette dramatique situation ?

Nul besoin d’inventer pour répondre à ces questions : éclairons l’avenir à l’aune du passé comme Alexis de Tocqueville nous le conseille. Et l’avis prononcé par le Conseil Économique et Social de 1980 (4) apporte suffisamment de réponses aux questions présentes.

Déjà le Conseil pointait la mauvaise tournure que prenait le désengagement de l’État se reposant sur les collectivités territoriales fragilisées par la crise. Et c’est dans ces recommandations qu’apparut le devenu célèbre 1 % pour la Culture (du budget national) cher à Mitterrand et Lang. Il préconisait ainsi pour les orchestres et opéras une augmentation de l’engagement d’État portant sa part à 50 %.

Où en est-on 40 ans plus tard ?

Au-delà des disparités territoriales d’un rapport de 1 à 3 dans la dotation culturelle par habitant qui nous font croire qu’un Parisien ou Alsacien mériteraient plus de considération qu’un Breton ou un Auvergnat, l’on relève également des inégalités d’investissement direct de l’État pour les opéras et orchestres en région. Ainsi les uns voient leur part budgétaire prise en charge par le ministère de la Culture portée à 9,5 % alors que d’autres bénéficient de 46 %. Cependant la moyenne à 22 % reste bien en-deçà des 30 % initiaux. Pour les opéras, la part de l’État moyenne est encore plus faible puisqu’elle se situe à seulement 13,2 % alors que ce sont là les spectacles les plus onéreux à produire où la part de billetterie équilibre le moins les pertes (5).

Quand tout s’arrête

La nature n’aime pas le vide, et en terme de musique, balcons et comptes Facebook nous l’ont démontré. Mais bien plus que ces tentatives de substituts, la dure loi de toute crise n’a pas manqué de faire valoir ses droits, et la règle de perdants et gagnants reste de mise également pour la musique.

Dans cette difficile période où l’espace physique et l’unité de temps singuliers que sont les spectacles furent interdits, on a pu juger de la pauvreté que les palliatifs numériques offraient, bien qu’ils aient été jusque-là encensés comme « nouvelle expérience émotionnelle ». Le lien ineffable que le spectacle crée entre les auditeurs fait corps dans la société humaine, et ne fut pas remplacé par la créativité qui s’est fait jour pendant le confinement. La dystopie du film Clones avec Bruce Willis, préfigure à quel point la dématérialisation physique montre ses limites et nuit à la condition humaine.

Alors qu’émane-t-il de cette crise ?

Sur le terrain dévasté par les crises, les monopoles s’installent. Déjà au moment de celle des subprimes en 2006, le Metropolitan Opera s’était positionné au niveau mondial via le réseau des cinémas Gaumont. Pour le télévisuel c’est sur Mezzo que l’Orchestre de Toulouse avec Tugan Sokhiev impose son hégémonie année après année par les multidiffusions. Les Berliner Philharmoniker quant à eux occupent le streaming de haute définition. Et lors de cette crise sanitaire, Gautier Capuçon propose cet été une tournée de concerts dans toute la France avec des frais qui ont fait l’objet de vives polémiques et de changement de stratégie (6). La page est pleine : cinémas, télévision, streaming et présence physique, l’aura de chacun de ces intervenants écrase toute concurrence mais surtout appauvrit l’offre. La qualité proposée, accrue par les moyens dont ces différents acteurs disposent, rendent caduques toutes tentatives de vouloir exister à leurs côtés.

Est-ce là la fin de l’exception culturelle française ?

On ne peut alors que plaider pour préserver l’espace de production de créativité et de diversité français, pour une sanctuarisation et une augmentation de la part directe de L’État dans les institutions culturelles. À ne pas voir comme une renationalisation, avec ce que cela pourrait laisser entendre de contrôle et de dirigisme, mais bien pour assurer le rôle de l’État dans sa phraséologie récurrente qu’il défend bec et ongles face à la mondialisation, et pour que l’exception culturelle française soit, reste et demeure l’espace de diversité de créativité et d’expression qui fait que l’on peut écrire le mot Culture avec un C majuscule.

 

1 Ôlyrix Crise du covid 19 26/05/2020
2 Rue89Bordeaux la nouvelle aquitaine rééquilibre son budget culture 16/05/2020
3 Rapport au ministère de la Culture, Mars 2012 Dorny, Martinelli, Metzger, Murat
4 Journal Officiel du 11/02/1981 Avis et Rapport du conseil économique et social
5 Données issues des rapports de la Cour des Comptes (2012-2018)
6 Le Parisien 08/06/20 : Devant l’indignation générale, Gautier Capuçon renonce à être payé

Mis à jour : 09/06/20 à 10h15

 

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de leurs auteurs et ne reflètent pas nécessairement celles de la rédaction.

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