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La musique peut-elle réenchanter le monde ?

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Dans un monde où elle a perdu son pouvoir spirituel et magique, la musique constitue-t-elle encore un moyen de réenchanter le monde ?

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Cette question repose sur un présupposé visant à affirmer que le monde, dans son acception large, au sens cosmologique, est désenchanté, c’est-à-dire que la musique a perdu son pouvoir magique de communication avec l’Au-delà. Aujourd’hui, plus aucune certitude n’habite le firmament, la parole des Dogons risque de devenir une parole perdue et le chant des chamanes une errance sans fin… Les dieux ont fui, Nietzsche a proclamé leur mort. Face à ce constat de l’élimination de la magie comme technique de salut (Max Weber) et de l’épuisement du règne de l’Invisible (Marcel Gauchet), le désenchantement du monde semble devoir s’imposer comme un fait incontestable, amenant à poser la question de la musique comme moyen de reconquête du ciel. Le ciel, lieu d’espoir et plus haute région de nous-même (Jean Genet). La musique peut elle pour cet homme sans dieu renouer avec la magie et retrouver de nouvelles valeurs spirituelles afin de réenchanter le monde ?

« Au commencement était le Verbe… » nous dit saint Jean. Dans la Genèse, Elohim, créateur de l’Univers dit : « Que la Lumière soit ; et la Lumière fut ». Par une curieuse convergence, dans la cosmologie des Dogons du Niger, décrite par Marcel Griaule, c’est la Parole qui libère la puissance créatrice de la Volonté Divine, et qui met en mouvement la matière du Chaos : la Musique correspond à cette pénétration de l’Esprit dans la matière. Elle nous emporte comme la monture du chamane dans un voyage à travers les Trois Mondes : céleste, terrestre et infernal ou magique.

Le monde céleste : l’harmonie des sphères

Le néoplatonicien Boèce (470-525) déclarait que le Cosmos était un magnifique concert. Pour lui, les mouvements des astres étaient à l’origine d’une musique, aussi n’est-il pas étonnant que les Anciens considèrent l’harmonie musicale et même les différents instruments comme étant d’origine divine. Pour Pythagore et Platon, la musique est source de connaissance métaphysique, les sons dans la consonance, donnent à appréhender l’harmonie des sphères et par là même l’Harmonie Divine. Héritage d’Apollon pour les Grecs, d’Osiris pour les Égyptiens, de Brahmane pour les Hindous, de Jubal pour les Juifs, la musique est universellement reconnue comme le langage des dieux.

Selon les Traditions, il y eut silence avant la Création, mais le silence n’est jamais vide, il vit : le silence de la nature est plein de scintillements, de bruissements, de chuchotements. Même le cosmos n’est jamais silencieux, les étoiles chantent. Debussy affirmait que « le vrai conservatoire, c’est le rythme de la mer, le vent dans les feuilles, les mille petits bruits qu’on écoute avec soin ». Le rythme est universel, il apparaît dans le mouvement des astres, dans la périodicité des saisons, dans l’alternance des jours et des nuits. La musique du monde correspond à l’harmonie issue de ce mouvement. Les métaphysiques et les cosmogonies hindoues parlent du son « AUM » comme étant la puissance par laquelle les nombreux mondes de l’existence viennent à naître. Dans le panthéon hindou, Shiva, à l’origine du monde, tient dans une main la flamme de la vie et dans l’autre le tambourin qui symbolise la musique : magnifique illustration de la naissance simultanée de la musique et de la vie.

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Le monde infernal : la musique est un art magique

La musique est un art magique qui permettait à Orphée d’apaiser les tempêtes, à David de calmer Saül par ses effets bénéfiques, mais également capable de détruire les murs de Jéricho par ses effets maléfiques. La voix participe de cette magie, le chant est le souffle de la créature répondant au souffle du Créateur. Le chamane considère que le monde est une unité, un Tout, divisé en plusieurs réalités. Son but est de relier les différentes réalités pour tendre vers l’harmonie. Selon un rituel précis, utilisant notamment la musique, le chamane utilise son esprit pour accéder à une réalité différente. Il voyage suivant un axe appelé « échelle », « montagne » ou encore « axe du monde », auquel il accède grâce à une modification de sa conscience. Le chamane, grâce à sa maîtrise de l’univers et des esprits, peut emprunter sans crainte ce long tunnel, pour atteindre à une autre réalité. Mircea Eliade définit le chamanisme comme une mystique, une magie, et une religion au sens large du terme. Le chamane est à la fois prêtre, magicien, médecin et mystique, et surtout, il est un spécialiste de la transe. Aux yeux du chamane, la personne souffrante est un être qui a perdu son âme. Égarée, elle est récupérée par des esprits malveillants qui peuvent la tourmenter. Lors d’une transe provoquée par les chants, la musique ou la danse, le chamane part à la recherche de cette âme.

Tous les instruments de musique semblent avoir été des moyens d’accéder à l’harmonie secrète du monde : la conque tibétaine est utilisée par les lamas pour l’ébranlement du mental préparant à la perception intérieure du son naturel de la vérité. En général, les instruments à cordes symbolisent les tensions entre les instincts matériels (cadre en bois et cordes) et les aspirations spirituelles, figurées par les vibrations des cordes. Les tambours sont probablement les premiers objets sonores créées par l’homme : leur rôle magique et incantatoire, de même que leur fonction sociale et pratique dans la transmission de messages, est bien connue.

Johann_Sebastian_BachLe monde terrestre : la recherche de dieu

L’homme porte en lui tous les éléments de la musique : le battement de ses mains et de ses pieds, sa marche, sa course, sa danse sont rythmes. Les voix parlées et chantées sont des manifestations primitives de l’art des sons. Dans sa distinction entre « musica mundana », « musica humana » et « musica instrumentalis » Boece privilégie la voix car elle résulte de l’accord parfait entre la dimension corporelle et la dimension spirituelle, elle permet à l’esprit d’exercer sa puissance harmonisatrice sur les instances matérielles du corps.

Les notes furent originellement nommées par Grégoire le Grand (pape en 590), remplacées plus tard par Guy D’Arrezo (1050) par sept noms monosyllabiques tirés d’un hymne à saint Jean rédigé deux siècles plus tôt par Paul Diacre : « UT queant laxis, REsonare fibris, MIra gestorum, FAmili tuorum, SOLve polluti, LAbii reatum, Sancte Iohannes » que l’on peut traduire par: « Pour que puissent résonner sur les cordes détendues de nos lèvres, les merveilles de tes actions, enlève le péché de ton impur serviteur, Ô saint Jean ».

Ainsi l’appellation des notes affirme clairement combien la musique constitue un moyen d’ascèse et un support initiatique : par l’exécution de musiques sacrées, les hommes ont toujours cherché la communion avec Dieu et avec l’harmonie du Cosmos. Notons en outre que son caractère sacré en fit un support idéal à l’enseignement traditionnel, illustrant les cosmogonies ou certaines règles morales ou spirituelles édictées notamment dans certains mystères religieux. Au Moyen Âge, la musique s’oriente vers la recherche d’un Dieu unique. Pour saint Augustin : « L’étude de la musique conduit à la révélation et à la contemplation de Dieu ». Cette évolution va se poursuivre pour aboutir à l’époque baroque, à une démarche initiatique particulièrement claire, notamment dans la Messe en Si de Bach, avec les cinq chants de l’ordinaire : le Kyrie permet de formuler un appel à Dieu, le Gloria assure la valorisation de Dieu, le Credo permet son incarnation, le Sanctus correspond à la réception de la Grâce, et l’Agnus Dei à l’œuvre rédemptrice.

Mais peut-être, en définitive, la question essentielle du réenchantement du monde et du pouvoir magique de la musique revient-elle à se poser la question de la musique en tant que moyen d’ascèse et de vecteur spirituel ; les deux constituant, sans nul doute possible, les deux faces d’une même médaille. Aussi, cette interrogation ne concerne-t-elle pas la musique en tant que telle, mais plutôt l’écoute de celle-ci. L’écoute, quand elle advient dans sa plénitude grâce à la musique, offre un accès privilégié au silence intérieur. L’écoute rend alors perméables les limites de notre être. Être à l’écoute, c’est écouter l’Être. Être à l’écoute, c’est laisser place au silence, ouvrir le domaine infini et ineffable de notre être intérieur, cet espace sacré baigné de lumière où l’oreille attentive peut encore entendre, dans un murmure, la mélodie perdue. Quand l’Écoute dépasse l’entendement, quand le Son élude le sens, la musique devient mystique. Si l’on écoute au plus profond de soi et d’elle, la musique nous écoute : « À bon entendeur est le Salut. » (Jean-Paul Dessy).

Crédits photographiques : Boece. source Gallica.bnf.fr © Bibliothèque nationale de France ; Chamane avec tambour magique, gravure du XVIIIe siècle ; Jean-Sébastien Bach par Elias Gottlob Haussmann © Altes Rathaus-Leipzig

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