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Jérémie Couleau : La Quintina en faveur des polyphonies anciennes

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Son implication artistique pour l’interprétation des musiques anciennes a mené le ténor à fonder l’année dernière après avoir assuré notamment durant une dizaine d’années la direction musicale de l’ensemble de voix d’hommes . Sortie il y a peu, le premier disque de ce jeune ensemble est consacré à la découverte de la Missa Sabato du méconnu . Une première mondiale.

Portrait 1ResMusica : Les ensembles spécialisés en musiques anciennes prolifèrent sur le territoire national et européen. Que va apporter de nouveau , l’ensemble que vous avez fondé en 2019 ?

 : Un grain de folie ou, du moins, de la nouveauté et de l’originalité ! La prolifération des ensembles spécialisés en musiques anciennes est, rappelons-le, liée à des circonstances économiques, politiques, et à une culture du zapping. Les ensembles spécialisés dans les répertoires de la Renaissance et du Moyen Âge ne tournent plus autant que par le passé et, par extension, les artistes sont amenés à partager leurs activités entre plusieurs groupes. Mais, cette multiplication, si elle est parfois accompagnée d’un manque de visibilité, peut aussi être perçue comme une richesse, surtout lorsque les démarches musicales aboutissent à des découvertes ou à des projets qui sortent de l’ordinaire.

La Quintina est un ensemble constitué de musiciens rompus aux polyphonies anciennes : participe depuis trente ans à la redécouverte de l’organetto, et arpentent les scènes sur des répertoires allant du Moyen Âge à la musique contemporaine. Quant à moi, je suis à la croisée des chemins entre les concerts, la recherche musicologique et la pédagogie. Nous faisons tous partie des meilleurs ensembles dans le domaine, mais pensons pouvoir apporter un regard différent sur des répertoires délaissés, lacunaires ou ne rentrant pas dans les clous des musiques à succès. La Quintina porte cette dynamique dans son ADN.

RM : Défendre un premier disque avec une œuvre totalement méconnue, n’est-ce pas un pari risqué ?

JC : La Quintina est effectivement un ensemble à hauts risques ! En plus de défendre des œuvres marginales ou oubliées par l’historiographie musicale, nous développons notre activité en dehors des standards traditionnels de diffusion  et revendiquons même une certaine forme d’indépendance. Notre présence sur les réseaux sociaux est limitée et la majorité de nos outils de communication sont homemade car nous ne sommes pas subventionnés. Ensuite, le groupe démarre son activité par un disque, contrairement au format minute des vidéos partagées sur internet par les ensembles naissants. Nous faisons ainsi le pari de faire découvrir notre univers sonore à travers un CD d’une heure dont la majorité des œuvres n’ont pas résonné depuis un demi-millénaire. A ce titre, je souhaite louer l’ouverture d’esprit et la confiance de , directeur du label Paraty, sans lequel nous n’aurions pu nous lancer dans cette aventure.

Quant au choix de la Missa Sabato de , il s’est imposé à moi comme une évidence. J’ai acquis une grande proximité avec la polyphonie de ce compositeur depuis mon doctorat consacré aux pratiques improvisées sur le plain-chant à la Renaissance. Nous avions été, avec l’, les premiers artisans de la redécouverte de ses Lady Masses en gravant pour la première fois sa Missa Dominica. J’ignorais, à ce moment-là, que cet album constituerait la première pierre d’un édifice plus large, et que Nicholas Ludford serait l’objet d’un autre projet discographique avec un nouvel ensemble.

RM : Pouvez-vous nous présenter cette Missa Sabato, ses caractéristiques, ses forces et ses faiblesses, ainsi que sa place dans l’œuvre de Nicholas Ludford ?

JC : dit souvent que Nicholas Ludford était le Jean-Sébastien Bach de la Renaissance anglaise ! Le musicologue David Skinner manifeste aussi son admiration pour Ludford en ces termes : « il s’agit d’un des derniers génies méconnus de la polyphonie de l’époque Tudor ». Son œuvre, particulièrement riche, comprend dix-sept messes dont trois perdues et quelques motets. La Missa Sabato fait partie d’un cycle manuscrit de sept messes à la Vierge dans un style ancien conservées dans les fonds royaux de la British Library (Roy. App. 45-8). Écrite autour de 1530, cet ensemble de pièces liturgiques est en parfaite opposition avec les mesures musicales prises dans le cadre de la réforme anglicane.

Nicholas Ludford restera un fervent catholique attaché à un passé musical où planent l’ombre de ces prédécesseurs : John Dunstable, Leonel Power ou Walter Frye. Sa Missa Sabato illustre ce que disait Erasme sur la musique anglaise de son temps : « Les Anglais entretiennent jusque dans les collèges bénédictins des jeunes gens et des enfants ainsi que des chanteurs professionnels qui chantent tout l’office consacré à la Vierge en un gazouillis de voix très modulé ». Cette œuvre virtuose et mélismatique n’a pourtant pas bénéficié d’un grand intérêt car son interprétation est problématique. Les versets de la messe sont composés selon le principe de l’alternatim, c’est-à-dire que la musique est constituée de sections à trois voix entrecoupées de monodies mesurées. L’interprète doit se poser la question de la restitution de ces mélodies. La Quintina choisit dans son enregistrement de faire de cette « faiblesse » une « force » en proposant, comme cela se faisait à l’époque de Nicholas Ludford, des contrepoints écrits par nos soins dans le style de l’improvisation.

Quintina 1
RM : Quelles sont les forces de La Quintina, selon vous, pour défendre cet ouvrage ?

JC : Les forces de La Quintina résident à la fois dans les compétences individuelles et l’esprit collectif. Nous avons tous suivi des formations prestigieuses ( Basiliensis, CNSM, CMBV, Master professionnel d’interprétation de la Sorbonne, ENS-LSH, Conservatoire de Toulouse), et néanmoins différentes. Nos visions musicales ne découlent donc pas d’une école ou d’une chapelle en particulier mais de plusieurs courants pédagogiques complémentaires, ce que je considère comme une richesse. Chacun à sa manière apporte des compétences qui lui sont propres : improvisation, contrepoint, lecture sur facsimilé, musica ficta, placement du texte, prononciation et expressivité. Ces connaissances nous engagent à ne pas considérer l’écrit comme une fin en soi, et nous permettent de nous confronter à des œuvres difficiles et volontairement ou involontairement lacunaires.

Dans le cas de la Missa Sabato, Nicholas Ludford a laissé une grande marge de manœuvre à l’interprète en ne traitant pas tous les versets de manière polyphonique, mais l’observation du manuscrit révèle aussi une notation du texte très aléatoire ainsi qu’une adoption sporadique des altérations accidentelles (musica ficta). L’analyse des parties de plain-chant montre également d’importantes différences avec la seule édition moderne faite par John Bergsagel dans les années 60. Pour certains aspects spécifiques, nous avons eu les éclaircissements de spécialistes comme (contrepoint et musica ficta) ou Paul Willenbrock (prononciation du latin à l’anglaise et de l’anglais ancien). Enfin, nous avons tous les quatre cette curiosité et cette soif de découverte qui place le plaisir musical et sonore avant toute démarche commerciale. Nous espérons que ces dimensions sont tangibles à l’écoute du disque, et remercions au passage Julien Podolak, notre jeune ingénieur du son et directeur artistique, d’avoir su capter la lumière de cette polyphonie.

RM : La période actuelle a probablement perturbé vos projets. De quelle manière ?

JC : En tant qu’ensemble jeune et à hauts risques, La Quintina n’a pas encore un calendrier démesuré ! Si l’équipe n’a pu se réunir pour répéter ou faire des concerts, nous en avons profité pour travailler d’arrache-pied à la sortie du disque, faire quelques vidéos par nous-mêmes avec le matériel accumulé depuis un an et préparer notre prochain programme Buenas nuevas de Alégria autour de l’œuvre de Juan de Triana conservée dans le Cancionero de la Colombina : une nouvelle pépite à exhumer !

Par ailleurs, et moi avons entamé un travail sur les polyphonies dans le style de l’improvisation contenues dans le Liber de arte contrapuncti de Johannes Tinctoris et effectué bien d’autres expérimentations sur le répertoire de la fin du XVe siècle. Christophe Deslignes, qui a la chance d’avoir une chapelle attenante à sa maison, a aussi proposé tous les dimanches du confinement une série de chants sacrés en direct sur les réseaux sociaux ! En marge de ce travail, nous préparons activement la reprise d’activité en réfléchissant aux modalités d’accueil du public pour nos prochains concerts, qu’ils soient privés, autoproduits ou subventionnés. Le spectacle vivant et déconfiné n’est pas mort !

Crédits photographiques : portrait de Jérémie Couleau © André Laurens ; Christophe Deslignes, Esther Labourdette, et Jérémie Couleau en concert © Bernard Couleau ; La Quintina dans le cloître de l’Abbaye de Loc-Dieu © Bernard Couleau

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