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Nouvel opéra de Leonardo Vinci par Max Emanuel Cenčić

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Leonardo Vinci (1690-1730) : Gismondo, re di Polonia, « dramma per musica » en trois actes sur un livret de Francesco Briani. Max Emanuel Cenčić, contreténor (Gismondo) ; Yuriy Mynenko, contreténor (Otone) ; Sophie Junker, soprano (Cunegonda) ; Aleksandra Kubas-Kruk, soprano (Primislao) ; Jake Arditti, contreténor (Ernesto) ; Dilyara Idrisova, soprano (Giuditta) ; Nicholas Tamagna, contreténor (Ermano) ; {Oh!} Orkiestra Historyczna, direction : Martyna Pastuszka. 3 CD Parnassus Arts Productions. Enregistrés en septembre 2018. Notice de présentation en anglais, allemand, français et polonais. Durée totale : 3 heures 38 minutes 5 secondes

 

Les Clefs ResMusica

Censé montrer la marche à suivre aux souverains éclairés, Gismondo de Vinci convaincra par la qualité de son livret et par le charme de sa musique. Interprétation de qualité, comme toujours pour les réalisations de Max Emanuel Cenčić.

Vinci_Gismondo re di Polonia_Cenčić_Świątkiewicz_Pastuszka_Parnassus Arts ProductionsAprès Artaserse et Catone in Utica, Gismondo est le troisième opéra de ressuscité grâce aux initiatives de Max Emanuel Cenčić. Depuis peu, d’autres contreténors – Filippo Mineccia et Franco Fagioli – ont également réalisé des récitals entièrement consacrés au grand compositeur calabro-napolitain. L’excellent texte de présentation de Boris Kehrmann, particulièrement complet et bienvenu, relate tous les contextes historiques, philosophiques et musicaux associés à la fois au livret initialement mis en musique à Venise par Antonio Lotti en 1709, puis à la réécriture de Vinci pour l’Opéra de Rome une vingtaine d’années plus tard. L’intérêt musicologique d’un tel ouvrage est manifeste, et on trouvera passionnante l’analogie entre la situation dépeinte dans l’opéra et celle du prétendant au trône d’Angleterre James Francis Edward Stuart, en lutte au milieu des années 1720 contre la maison de Hanovre. On pourra cependant pardonner à l’auditeur contemporain, qui a perdu certaines clés de l’écriture librettistique de l’époque baroque, de ne pas vibrer comme l’aurait fait le public d’autrefois devant ces longs récitatifs évoquant, sur le mode de l’allusion allégorique, la réalité religieuse et politique du moment. Et pourtant, la connaissance des contextes historiques éclaire également, comme nous l’explique de façon opportune la notice, toute la rhétorique poétique qui informe un livret savamment construit, inspiré des principes stoïciens que l’on doit à la philosophie de Sénèque. Ouvrage passionnant donc, ambitieux dans son contenu intellectuel, qui demandera quelque effort de la part de l’auditeur pour être pleinement apprécié à sa juste valeur.

Une autre façon d’aborder l’ouvrage consiste à ne goûter que la dimension hédoniste que semble privilégier une musique de prime abord facile, mais plus raffinée qu’il n’y paraît si l’on veut bien lui prêter toute l’attention qu’elle mérite. Composée de vingt-huit airs mais également d’un duo, d’un trio et de huit récitatifs accompagnés, sans oublier une marche guerrière, la sinfonia d’ouverture et l’inévitable chœur final, la partition regorge de pièces de virtuosité destinées à mettre en exergue autant les qualités des instrumentistes que celles des chanteurs. Qu’il s’agisse des hautbois supposés siffler comme les rafales de vents, des flûtes censées imiter les trilles du rossignol ou des cors sollicités pour suggérer une atmosphère nocturne ou guerrière, les instruments sont utilisés à bon escient pour dépeindre le climat souhaité.

Comme toujours dans les réalisations produites par Max Emanuel Cenčić, le niveau vocal vise l’excellence, tout en suivant le parti pris de donner leur chance à de jeunes chanteurs. Le choix de confier les rôles féminins à des interprètes masculins, qui avait marqué les précédentes réalisations, semble cette fois-ci avoir été mis au rencart. Au contraire, c’est une soprano femme qui interprète ici le rôle « négatif » de Primislao, le « mauvais » souverain chargé d’incarner toutes les valeurs contraires à l’esprit de la stoa : faiblesse, versatilité, cruauté, soumissions aux passions, etc. La soprano , particulièrement généreuse de ses suraigus, fait preuve de toutes les qualités de virtuosité nécessaires, même si l’on peut lui préférer dans l’enregistrement la fraicheur de la Giuditta de , et surtout l’envoutement vocal et la sensualité de la Cunegonda de . Le reste de la distribution est confié à quatre valeureux contreténors. Tous étant dotés d’un timbre chaud, rond et capiteux, on aura peut-être quelque mal à les distinguer sans être armé du livret. Cenčić, comme d’habitude, brille par l’élégance de ses phrasés et par la coloration de sa voix, plus que par la virtuosité de ses airs. En cela il incarne toutes les qualités de raison, constance et clémence que l’on associe au « bon » souverain. , en revanche, est sans doute le plus monochrome des quatre chanteurs, même s’il possède une quinte aiguë dont le brillant semble désormais échapper à son aîné. En termes de couleurs, on notera le bel Ermano du jeune à la projection vocale elle aussi pleine de promesses. Le meilleur chant provient cependant de l’Ukrainien , complice habituel de Cenčić, et qui propose ici du Prince Otone un portrait poétique tout à fait attachant, déchiré comme l’est ce personnage entre son devoir de fidélité à son père et son amour pour la fille de l’ennemi juré de ce dernier. À la fois tendre et élégiaque, effrayant dans ses fureurs, il parvient à faire de ce rôle un pivot central de l’opéra. L’auditeur occidental découvrira également la belle formation polonaise à l’étrange nom de , placé sous la direction de la cheffe . Ensemble de qualité, autant dans les emportements et les élans typiques de l’écriture de Vinci que dans les passages lents et élégiaques.

Une belle découverte pour les amateurs de musique baroque, qui augure sans doute de nouvelles surprises pour les mois et années à venir.

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Leonardo Vinci (1690-1730) : Gismondo, re di Polonia, « dramma per musica » en trois actes sur un livret de Francesco Briani. Max Emanuel Cenčić, contreténor (Gismondo) ; Yuriy Mynenko, contreténor (Otone) ; Sophie Junker, soprano (Cunegonda) ; Aleksandra Kubas-Kruk, soprano (Primislao) ; Jake Arditti, contreténor (Ernesto) ; Dilyara Idrisova, soprano (Giuditta) ; Nicholas Tamagna, contreténor (Ermano) ; {Oh!} Orkiestra Historyczna, direction : Martyna Pastuszka. 3 CD Parnassus Arts Productions. Enregistrés en septembre 2018. Notice de présentation en anglais, allemand, français et polonais. Durée totale : 3 heures 38 minutes 5 secondes

 
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