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Abécédaire Tristan : W comme Wesendonck

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Judith Cabaud est l’auteur de « Mathilde Wesendonck ou le rêve d’Isolde » (Actes Sud, 1990) qui a reçu le prix de l’Académie Charles Cros de littérature musicale un an après. Avec ce livre, l’auteur rend à Mathilde Wesendonck la véritable place qu’elle a tenue dans la vie et l’œuvre de Richard Wagner, et salue, au-delà de la biographie, le destin d’une femme exceptionnelle. A partir, entre autres sources, des archives inédites de la famille Wesendonck, de la correspondance et des œuvres poétiques et dramatiques de la grande inspiratrice de Wagner, Judith Cabaud s’attache ainsi à retracer l’itinéraire d’un amour placé sous le signe du rêve, dont l’opéra « Tristan et Isolde » donne l’inoubliable représentation.

 

La rencontre de avec à Zurich en février 1852 est le point de départ d’une des relations musicales les plus fécondes de l’histoire de la musique.

MWCe soir-là, sans le savoir, tous les protagonistes de Tristan se sont trouvés chez un ancien camarade de Wagner après le concert mémorable de son ouverture de Tannhäuser pour un public élégant dont la charmante Frau Wesendonck. Lors de la soirée, l’attirance est si forte que le compositeur en exil depuis la révolution de 1848, entame avec la douce Mathilde une amitié amoureuse qui allait devenir la source d’une abondante inspiration artistique.

La jeune Isolde est cependant déjà mariée au roi Marke. Ce dernier, Otto, est un homme d’affaire fortuné et généreux qui fait preuve d’enthousiasme pour combler ses lacunes culturelles afin de plaire à sa belle épouse aux goûts artistiques prononcés. Logés somptueusement à l’Hôtel Baur au Lac, les Wesendonck invitent Wagner à l’heure du thé. Mais le musicien qui n’a pas écrit une note de musique depuis six ans, effectue pour eux des lectures de ses œuvres théoriques, expose des propos boursouflés sur son idéal artistique et dispense des leçons de technique musicale à la jeune femme. On organise une lecture en public très remarquée du poème de L’Anneau du Nibelung dans les grands salons de l’Hôtel Baur. Otto lui avance de l’argent pour publier ses œuvres en prose, ses poèmes et ses partitions.

Les Wesendonck achètent un terrain et font construire une villa dans le style d’un palazzo italien. Une petite maison jouxte la propriété. En avril 1857, le couple Wagner, Richard et Minna sont invités à emménager dans la maisonnette baptisée Asyl par Madame Mathilde. C’est enfin là que le compositeur créera tout le poème et la partition du premier acte de Tristan.

Des journées littéraires et musicales sans nombre suivent cette installation avec des visites de Franz Liszt, Hans von Bülow accompagné de sa toute jeune épouse Cosima, les Wille et toute l’intelligentsia allemande et helvétique de l’époque. Une correspondance intense et volubile s’établit entre Richard et Frau Wesendonck. En fait, les relations de voisinage ont pris une tournure plus intime. Wagner envoie des billets à Mathilde pour dire s’il a bien dormi, s’il a de la fièvre ou pour poser la question sur le temps qu’il fera le lendemain. En réponse, elle lui envoie des cadeaux, des objets anodins pour ne pas agacer au passage son épouse acariâtre. Mathilde lui offre le bien-être et son cœur, Otto son argent. Jusqu’en juin 1857, Richard lui raconte ses progrès au jour le jour en composant le deuxième acte de Siegfried, puis soudain, il s’arrête. Sur la page d’esquisse, il a noté : « Tristan décidé. » L’automne et l’hiver arrivant, Wagner veut se concentrer sur son nouveau projet, Tristan et Isolde après voir laissé « Siegfried sous son tilleul », comme il l’écrit à l’ami Liszt.

Quel rapport y a-t-il entre le crash de la bourse américaine à Wall Street en octobre 1857 et la composition de Tristan ? Réponse : Otto Wesendonck doit partir pour les États-Unis où il a placé de gros investissements de la fortune familiale. Autrement dit, le roi Marke part à la chasse. Les cors résonnent en s’éloignant sur l’Atlantique. L’heure est venue de rencontrer l’amour – par la musique.

Entre novembre 1857 et mai 1858, la série de chants sous le titre de Wesendonck Lieder voient le jour. Frau Wesendonck adresse successivement à son illustre voisin les textes de ses cinq poèmes Der Engel, Schmerzen, Traüme, Stehe Still et Im Treibhaus qui sont mis en musique promptement et renvoyés à l’expéditeur par retour du courrier. Ces compositions sont tellement pénétrées de suavité et de tristesse qu’ils deviennent les germes des grandes pages de la partition de Tristan et Isolde, « leur enfant, » confie Wagner dans une lettre à sa muse. Ce qui leur est refusé par la chair est conçu dans l’esprit. Au cours de cet hiver, avant le retour d’Otto, les Wesendonck Lieder seront considérés par Wagner comme des esquisses pour son célèbre drame musical de l’amour impossible, spécialement Traüme dans le duo du deuxième acte et Im Treibhaus dans le prélude du troisième.

Comme en un délire, car la musique servait de philtre d’amour, les amants inconscients sont imprudents. Après les lettres, les poèmes et les feuilles de partitions musicales, Wagner lui raconte les étapes de son travail et le soir ils se retrouvent au salon pour se divertir en lisant à haute voix des œuvres de Calderon et de Lope de Vega. Pour l’anniversaire de Mathilde, le 23 décembre 1857, toujours en l’absence d’Otto, le compositeur fait jouer Traüme orchestré pour l’occasion pour un groupe de musiciens de Zurich réunis dans le vestibule de la belle villa Wesendonck. Wagner a transposé leur amour dans le poème de Tristan et il a sublimé le désir dans sa musique. « Merci, mon bel ange plein d’amour, » lui écrit-il. Plus tard : « D’avoir écrit Tristan je te remercie pour toute l’éternité. » À Noël, le duo d’amour est sur le point de toucher à sa fin. Le 31 décembre, pour le Saint Sylvestre, Wagner remet l’esquisse de composition du premier acte à sa muse avec une dédicace célébrant « l’ange qui m’a porté si haut ! » Le réveil douloureux s’annonce avec le retour du mari. Le scandale gronde. Otto agit en grand seigneur et finance pour Wagner un beau voyage à Paris. Un peu plus tard, avant Pâques, Wagner est de retour à l’Asyl. Un matin d’avril, il envoie le brouillon du prélude de Tristan avec l’instrumentation notée au crayon. Enroulé avec une lettre adressée à sa bien-aimée, la missive est interceptée par Minna. Celle-ce menace Mathilde de tout révéler à Otto qui sait déjà tout. L’artiste propose à sa muse de partir avec lui. L’amour utopique fait de poésie et pétri de musique vole en éclats. Au cours de l’été 1858, entre visiteurs et esclandre, Wagner doit boucler ses valises. En route pour Venise, il écrit à sa sœur Clara depuis Genève : « Renonçant à tout désir égoïste, nous nous résignâmes à souffrir. Mais nous nous aimions. »

Depuis Venise, Wagner écrit le 9 mars 1859 à Mathilde : « Enfin j’ai terminé hier mon deuxième acte (…) C’est l’apogée de mon art. » De retour à Lucerne quelques jours plus tard, toujours aux frais du magnanime Otto, Wagner compose son troisième acte en alternant l’écriture avec un volume de lettres à Mathilde qui détaillent toute son œuvre future : la reprise de L’Anneau, Les Maîtres Chanteurs et enfin Parsifal.

Image libre de droit : par Karl Ferdinand Sohn (1850)

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Judith Cabaud est l’auteur de « Mathilde Wesendonck ou le rêve d’Isolde » (Actes Sud, 1990) qui a reçu le prix de l’Académie Charles Cros de littérature musicale un an après. Avec ce livre, l’auteur rend à Mathilde Wesendonck la véritable place qu’elle a tenue dans la vie et l’œuvre de Richard Wagner, et salue, au-delà de la biographie, le destin d’une femme exceptionnelle. A partir, entre autres sources, des archives inédites de la famille Wesendonck, de la correspondance et des œuvres poétiques et dramatiques de la grande inspiratrice de Wagner, Judith Cabaud s’attache ainsi à retracer l’itinéraire d’un amour placé sous le signe du rêve, dont l’opéra « Tristan et Isolde » donne l’inoubliable représentation.

 
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