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La résistance des Musicales en Coteaux de Gimone

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Abbaye Sainte-Marie de Boulaur. Église abbatiale 19-VII-2020. Gabriel Fauré (1845-1924) : Élégie pour violoncelle et piano. Olivier Messiaen (1908-1992) : Quatuor pour la fin du temps. François Dumont, piano ; Virginie Constant, violoncelle ; Jean-Philippe Vivier, clarinette ; Julien Szulman, violon
Castelnau-Barbarens. Château de Saint-Guiraud. 9-VIII-2020, deux concerts « Beethoven, le premier romantique » : à 15 heures et à 18 heures. Œuvres d’Auguste Franchomme (1808-1884) ; Joseph Abaco (1710-1805) ; Julius Klengel (1859-1933) ; David Popper (1843-1913) ; Ludwig van Beethoven (1770-1827). L’Armée des Romantiques : Girolamo Bottiglieri, violon ; Emmanuel Balssa, violoncelle ; Sébastien Renaud, violoncelle ; Rémy Cardinale, piano

En cet été si particulier, le festival Les Musicales en Coteaux de Gimone, plus que jamais fidèle à sa vocation au service de la musique de chambre, s’est adapté avec une programmation propice à la situation sanitaire exceptionnelle. Ce fut d’ailleurs les premiers concerts depuis quatre mois pour les musiciens qui s’y produisaient.

Quatuor pour la fin du temps

Un quatuor pour l’éternité

En jauge réduite de moitié et malgré la difficulté du programme proposé, le public était venu en nombre le 19 juillet dernier pour écouter le Quatuor pour la fin du temps d’Olivier Messiaen. Cette œuvre, toujours moderne, fut composée et créée en 1941 alors que Messiaen et ses compagnons étaient prisonniers dans un stalag en Silésie. La configuration originale d’un piano, violon, violoncelle et clarinette résulte des instrumentistes que Messiaen avait à sa disposition dans ce contexte particulier. Au-delà du contexte de l’écriture et de la création, il s’agit avant tout d’une œuvre spirituelle, en huit mouvements sur une vision de l’Apocalypse de saint Jean. D’une difficulté d’exécution extrême, cette pièce n’en possède pas moins une grande force et une puissance spirituelle intemporelle.

François Dumont, Virginie Constant, Jean-Philippe Vivier et Julien Szulman connaissent intimement cette œuvre qu’ils fréquentent depuis longtemps. Ils l’ont enregistrée en 2004 (avec Laurent Le Flécher au violon) et c’était d’ailleurs le premier disque du Trio Élégiaque (Triton 331144, Clef ResMusica). Ce soir, leur interprétation est éblouissante ; ils démontrent une parfaite cohésion d’ensemble dans les attaques et les développements malgré les innombrables ruptures de rythme. Sans même se regarder, ils se comprennent à la moindre intonation, très attentifs les uns aux autres lors des passages les plus difficiles pour chaque instrument. On est saisi par le brillant solo de la clarinette du 3e mouvement Abîme des oiseaux, qui vient du fond de la tristesse jusqu’aux lumineuses vocalises. Plus loin, la lente phrase du violoncelle sur des accords ostinato crescendo du piano dans le 5e mouvement Louange à l’éternité de Jésus, nous élève au plus haut point. De même pour le large solo de violon du 8e mouvement Louange à l’immortalité de Jésus, avec une lente montée vers l’extrême aigu où la musique s’éteint doucement à la façon du finale de la 9e Symphonie de Mahler.

Musique romantique au château

Deux semaines plus tard, le 9 août, le festival célébrait à sa façon le deux cent-cinquantième anniversaire de la naissance de Beethoven avec l’Armée des Romantiques dans le cadre majestueux du château de Saint-Giraud à Castelnau-Barbarens.

C’est à 15 heures, en extérieur par 35° C, heureusement à l’ombre que les « Deux salonnards » Emmanuel Balssa et Sébastien Renaud faisaient découvrir la musique romantique de salon pour deux violoncelles. Une grande Suite pour deux violoncelles de David Popper succède à une Sarabande de Julius Klendel, précédée de trois Études d’Auguste Franchome et d’une pièce de Joseph Abaco, qui avait traversé tout le XVIIIe siècle. Emmanuel Balssa et Sébastien Renaud disent naturellement quelques mots sur ces compositeurs méconnus, citent des anecdotes et ponctuent leur intervention de réflexions piquantes de Berlioz, qui était un critique acerbe de la vie musicale à Paris sous la Monarchie de Juillet.

Un Beethoven tout en nerfs et en muscles

Sonate piano & violoncelle op. 69 2Les musiciens de l’Armée de Romantiques se sont donnés la mission de réinterpréter les chef-d’œuvres de la musique de chambre du XIXe siècle sur instruments historiques en les repositionnant dans le contexte intellectuel et artistique de l’époque de leur création. Leurs programmes entendent restituer l’atmosphère d’effervescence, de découverte, ainsi que les débats passionnés qui accompagnaient la création de nouveaux ouvrages. Ils suivent leur tempérament en bousculant parfois tempo et intervalles dans une appréciable dynamique qui leur est propre, heurtant volontairement de confortables habitudes d’écoute afin de la rendre plus active, plus réfléchie. C’est ce qu’ils expliquent dans un deuxième temps de « conférence » sur l’éloquence musicale où ils comparent différentes interprétations d’une même œuvre selon des époques différentes depuis les premiers enregistrements au début du XXe siècle. C’est tout naturellement qu’ils ont joyeusement appliqué ces préceptes lors du concert copieux qui clôturait, à 18 heures, la journée avec trois œuvres emblématiques de la musique de chambre de Beethoven.

Composée en 1807-1808, la 3e Sonate pour violoncelle et piano en la majeur op. 69, est postérieure de plus de dix ans aux deux premières. C’est la première fois que Beethoven écrit ainsi pour le violoncelle, qui prend une part égale au piano et devient un instrument expressif. Avec précision et engagement, Rémy Cardinale sollicite vigoureusement son Erard de 1895, avec des attaques et des reprises très vives se rapprochant ainsi que de que l’on sait du caractère de Beethoven. Le violoncelle d’Emmanuel Balssa chante également avec vivacité, adoucissant toutefois la fougue pianistique.

Sonate à KreuzerAvant dernière du corpus pour cette formation, la Sonate pour piano et violon n° 9 en la majeur « À Kreutzer », composée en 1803. Dans une très belle interprétation de caractère, le violon de Girolamo Bottiglieri répond avec force, virtuosité et chaleur aux sollicitations du piano de Rémy Cardinale. Cette sonate concertante est marquée par des emportements rageurs et passionnés dans le premier mouvement Adagio sostenuto suivi d’un apaisant Andante à variations, qui précède un éblouissant Presto final où les deux instruments mènent une lutte incessante.

Enfin, le célèbre Trio pour piano, violon et violoncelle n° 7 en si bémol majeur op. 97 « Archiduc » conclut le concert. Dans le pur style du classicisme viennois, il s’agit d’une longue rêverie pastorale avec des traits d’humour et un finale des plus aimables. Avec la même énergie que dans les œuvres précédentes, Rémy Cardinale, Girolamo Bottiglieri et Emmanuel Balssa s’adonnent à une joyeuse conversation où les thèmes circulent et rebondissent allègrement entre les trois instruments.

Ainsi, nos vaillants soldats du romantisme auront magistralement démontré une approche inventive, vivante et jubilatoire de la musique.

Crédits photographiques : © Alain Huc de Vaubert

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Abbaye Sainte-Marie de Boulaur. Église abbatiale 19-VII-2020. Gabriel Fauré (1845-1924) : Élégie pour violoncelle et piano. Olivier Messiaen (1908-1992) : Quatuor pour la fin du temps. François Dumont, piano ; Virginie Constant, violoncelle ; Jean-Philippe Vivier, clarinette ; Julien Szulman, violon
Castelnau-Barbarens. Château de Saint-Guiraud. 9-VIII-2020, deux concerts « Beethoven, le premier romantique » : à 15 heures et à 18 heures. Œuvres d’Auguste Franchomme (1808-1884) ; Joseph Abaco (1710-1805) ; Julius Klengel (1859-1933) ; David Popper (1843-1913) ; Ludwig van Beethoven (1770-1827). L’Armée des Romantiques : Girolamo Bottiglieri, violon ; Emmanuel Balssa, violoncelle ; Sébastien Renaud, violoncelle ; Rémy Cardinale, piano

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