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La belle découverte de l’œuvre pour piano de Constantin Silvestri sous les doigts de Luiza Borac

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Constantin Silvestri (1913-1969) : Suites op. 3 n° 1-3, op. 6 n° 1 ; Sonatine op. 3 n° 3 ; Danses populaires roumaines de Transylvanie op. 4 ; Sonata quasi una fantasia op. 19 n° 2 ; Sonata breve a due voci op. 13 n° 2 ; 3 Pièces de concert op. 25 ; Chants nostalgiques, études de nuances op. 27 ; Sonata IV Rapsodia in 3 Episodi op. 28 n° 1. György Kurtág (né en 1926) : 3 Pièces pour piano. Georges Enesco (1881-1955) : Concerto pour piano inachevé en ré mineur. Luiza Borac, piano ; Orchestre national de la Radio de Bucarest, direction : Rossen Gergov. 2 CD Profil Medien. Enregistrés au Holger Siedler THS-Studio en 2020. Notice en allemand et anglais. Durée totale : 2 h 39’

 

Après ses intégrales de l’œuvre pour piano de et de , Luiza Borac poursuit son exploration du répertoire de ses compatriotes avec la musique de . Chef d’orchestre méconnu et pourtant remarquable, le musicien roumain débuta une carrière de pianiste sous le regard bienveillant de .

Silvestri Borac HänsslerLes deux Suites (op. 3 n° 1 et n° 2) qui ouvrent cette parution sont sous-titrées « Jeux d’enfants ». Pour autant, ces Kinderszenen n’ont pas grand chose en commun avec leurs lointaines parentes schumaniennes. On y entend davantage le caractère ravélien que Luiza Borac colore avec autant de précision que de nuances justes. Elle varie les atmosphères de ces quinze pièces, parfois aphoristiques, et souvent au contrepoint chargé. On note les réminiscences stylistiques aussi bien françaises sinon debussystes jusque dans les titres : le martinet, le marchand de sable, pigeon vole, diablotin, croque-mitaine, la toupie… Rien de révolutionnaire dans cette musique de l’entre-deux guerres et qui hume les déhanchements rythmiques, alors en vogue à Berlin comme à Paris, Vienne et Prague. La Troisième Suite op. 6 n° 1 est d’une facture plus moderne sur le plan harmonique. Plus soumise, également, aux influences de l’Europe centrale, elle évoque quelques opus tardifs de Scriabine. L’écriture est soit plus épurée (Danse sacre), soit d’une volubilité stravinskienne intéressante (Bacchanale).

Quatre partitions font référence à la forme sonate. La Sonatine en ré majeur op. 3 n° 3 évoque par son titre, déjà, l’œuvre éponyme de Ravel. Cette petite ballade (en trois mouvements et de dix minutes) délicatement irrévérencieuse se clôt dans l’esprit des pièces enfantines de Prokofiev. La Sonate quasi una fantasia op. 19 n° 2 – premier enregistrement mondial – fut composée en 1940 et révisée en 1957. Quelques effluves lyriques de Berg (Sonate op. 1) ornementent un lyrisme encore viennois. Luiza Borac projette avec un toucher limpide, cette sonate en deux mouvements. Datée de 1938 et révisée aussi en 1938, la Sonata breve a due voci op. 13 n° 2 suggère avec humour, l’emploi ad libitum, de vents et de cordes. Cette œuvre étrange, mélodique pour ne pas dire mélodieuse, multiplie les ruptures, silences et changements de climats. Luiza Borac a fort à faire pour ordonner les « sautes d’humeur » des quatre mouvements déhanchés sous les rythmes sautillants et des harmonies resserrées. On songe, ici, à l’imaginaire sonore d’un Schulhoff. La Sonata IV Rapsodia in 3 Episodi op. 28 n° 1 (grave, lirico, vivace) évoque – et pas uniquement par son titre – l’univers de Liszt. La dramatisation du propos (il s’agit de la dernière pièce de Silvestri, composée en 1953) est portée par la violence des contrastes, au service d’une narration d’une veine romantique et colorée d’inspirations transylvaniennes. Bartók assurément, Veress et, qui sait, le jeune Ligeti semblent projeter leur ombre sur ce récit. La Sonata IV Rapsodia est l’œuvre la plus ambitieuse de toute cette édition.

Luiza Borac nous offre, en première mondiale, les Danses populaires roumaines de Transylvanie op. 4 de Silvestri, composées à l’origine pour quatre mains et orchestre. Elles reposent sur des thèmes des Chants populaires roumains de la région de Bihar qui appartiennent à la collection Béla Bartók. La pianiste propose son propre arrangement. Elle joue avec beaucoup de tempérament et de chaleur. Les Trois pièces de concert op. 25 sont d’une virtuosité toute nostalgique, comme une réponse, en 1944, au destin douloureux de la Roumanie en guerre et qui subissait, alors, un sanglant coup d’État. De la même année, les Trois chants nostalgiques, Études de nuances op. 27 sont une réponse délicate et sobre aux Pièces de concert.

Deux autres premières mondiales referment l’album. Elles complètent habilement le répertoire de Silvestri. Le premier mouvement inachevé du Concerto en ré mineur d’Enesco – seule œuvre concertante pour piano du compositeur – date des années viennoises (1897) du jeune musicien. C’est ici la version de la création captée en public et dont la date n’est malheureusement pas précisée. Les influences de Brahms et dans une moindre mesure de Liszt sont manifestes dans cette page pianistiquement assez convenue, mais haute en couleurs et bien défendue par Luiza Borac devant un orchestre passablement épais. Enfin, nous entendons deux pièces du hongrois . La première est un « tombeau » dédié au musicologue László Ferenc et la seconde, un chant de Noël de Transylvanie destiné à fêter le 90eanniversaire de l’épouse du compositeur. Deux partitions très épurée, bien dans la dernière manière de Kurtág.

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Constantin Silvestri (1913-1969) : Suites op. 3 n° 1-3, op. 6 n° 1 ; Sonatine op. 3 n° 3 ; Danses populaires roumaines de Transylvanie op. 4 ; Sonata quasi una fantasia op. 19 n° 2 ; Sonata breve a due voci op. 13 n° 2 ; 3 Pièces de concert op. 25 ; Chants nostalgiques, études de nuances op. 27 ; Sonata IV Rapsodia in 3 Episodi op. 28 n° 1. György Kurtág (né en 1926) : 3 Pièces pour piano. Georges Enesco (1881-1955) : Concerto pour piano inachevé en ré mineur. Luiza Borac, piano ; Orchestre national de la Radio de Bucarest, direction : Rossen Gergov. 2 CD Profil Medien. Enregistrés au Holger Siedler THS-Studio en 2020. Notice en allemand et anglais. Durée totale : 2 h 39’

 
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