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À Genève, Maria João Pirès seule chez Chopin

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Genève. Victoria Hall. 23-IX-2020. Éric Tanguy (né en 1968) : Matka, pièce pour orchestre. Frédéric Chopin (1810-1849) : Concerto pour piano et orchestre n° 2 en fa mineur op. 21. Jean Sibelius (1865-1957) : Symphonie n° 4 en la mineur op. 63. Maria-João Pirès, piano ; Orchestre de la Suisse Romande, direction : Daniel Harding

Pour l’, la poursuite de sa saison concertante ne semble pas poser de problème malgré les dispositions sanitaires imposées par le Conseil Fédéral.

Maria-Jo╞o-Pires.01Étrange ambiance que la vision de tous ces visages coupés par ce bâillon de couleur bleu tendre. Étrange couleur qui ne parvient pourtant pas à amoindrir la gêne de chacun scrutant le regard de l’autre comme par peur de ne plus le reconnaître. Étrange enfin ces allures de convalescents qui se propagent jusque dans les rangs de l’orchestre (sauf les vents bien entendu).

L’insolite climat se renforce avec la pièce Matka (« Voyage » en finnois) du compositeur , une commande de l’Orchestre de Jyväskylä pour le 150e anniversaire de la naissance de Sibelius en 2015. Des accents projetés comme si le chef invité cherchait, en préparation de son concert, à entendre les différents pupitres de l’. Une œuvre ressentie dans la monotonie d’une même tonalité, d’un même son orchestral, d’un même tempo. Tantôt agressives, fortes jusqu’à la saturation, tantôt presque imperceptibles, les sections manquent de respirations et d’articulation. Une douzaine de minutes à la fin desquelles on s’interroge. Et alors, que veut-on nous raconter ? Peut-être que lui-même résume notre interrogation lorsqu’il écrit dans le programme de la soirée : « Si la partition est un hommage spirituel à l’immense génie finlandais, elle n’utilise pas de référence stylistique à Sibelius. »

Quand arrive la pianiste Maria João Pirès, sa petite stature émergeant à peine des violons assis à leurs pupitres, elle reçoit soudain une immense ovation de bienvenue saluant l’artiste pour sa carrière, pour son charisme et presque comme une héroïne venant réconcilier le public avec sa musique. On attend donc beaucoup de cette œuvre majeure du répertoire qu’est le Concerto n° 2 en fa mineur de . Et qu’entend-t-on ? Une puissante explosion mêlée d’une confusion des timbres, fruit d’une attaque tutti manquant de discernement. Tout cela est bien lourd quand bien même l’œuvre de Chopin se réclame de la démonstration. Quand surgissent les premières mesures du piano, on reste surpris par l’imposant volume sonore dégagé par le jeu de Maria João Pirès. Ses premières notes la montre attentive, attentionnée même au lyrisme de ce concerto. Le toucher est délicat, soyeux même. Elle entre, seule, chez Chopin. Mais bientôt, la délogeant, l’orchestre sans chef inspiré reprend sa marche martiale et pesante, laissant la pianiste comme perdue dans un monde musical informe et sans grandes nuances. Alors, elle se contente d’assurer le contenu sans en soigner particulièrement la forme. La routine prend alors la place de l’inspiration et apparaissent de-ci de-là quelques perceptibles imperfections. Il faudra attendre le Larghetto pour qu’enfin et l’orchestre se contiennent, donnant à Maria-João Pirès le temps d’offrir un piano plus sensible. Courts instants de plaisir où, sans artifice, la musique de la pianiste touche au sublime. Bientôt, ils reprennent leur inexorable progression vers un final ennuyeux se contentant d’une lecture sans finesse. A l’image de ce Jardin fééerique tiré de Ma mère l’Oye de Maurice Ravel que Maria-João Pirès et Daniel Harding offrent en un bis à quatre mains ; un moment inédit, peut-être amusant, s’il n’avait été autre que le reflet gris de ce que nous venions d’entendre.

Et que penser de la Symphonie n° 4 de proposée après quelques minutes d’entracte chacun confiné dans son siège ? Le choix de cette œuvre semble peu judicieux pour un chef invité et un orchestre n’ayant pas cette symphonie à son répertoire. Dès les premières mesures, l’aridité symphonique et le patchwork de sonorités, pour colorées qu’elles soient, surprennent l’auditeur. Sous la baguette du chef, la symphonie paraît faite de morceaux musicaux collés ensembles, et peine à se mettre en place. L’écoute est ardue quand bien même l’accord initial des contrebasses impressionne avant que le violoncelle de Aram Yagubyan s’illustre, formidable de volume sonore et de lyrisme. Couvrant l’entier de la masse orchestrale, il semble vouloir emporter tout l’orchestre derrière lui. Las, bientôt la tension retombe et le chef ne parvient pas à la maintenir.

Crédit photographique : © Felix-Broede-DG

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Genève. Victoria Hall. 23-IX-2020. Éric Tanguy (né en 1968) : Matka, pièce pour orchestre. Frédéric Chopin (1810-1849) : Concerto pour piano et orchestre n° 2 en fa mineur op. 21. Jean Sibelius (1865-1957) : Symphonie n° 4 en la mineur op. 63. Maria-João Pirès, piano ; Orchestre de la Suisse Romande, direction : Daniel Harding

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