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Berg, Webern et Schreker par Roberto Forés Veses et l’Orchestre National d’Auvergne

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Alban Berg (1885-1935) : Suite lyrique dans un arrangement pour orchestre à cordes de Theo Verbey. Anton Webern (1883-1945) : Langsamer Satz (Mouvement lent). Franz Schreker (1878-1934) : Intermezzo et Scherzo pour orchestre à cordes op. 8. Orchestre National d’Auvergne, direction : Roberto Forés Veses. 1 CD Aparté. Enregistré en novembre 2017 et en mars 2018 à la Chapelle des Cordeliers (Clermont-Ferrand). Notice bilingue : français-anglais. Durée : 53:14

 

Avec la Suite lyrique de Berg, le Langsamer Satz de Webern et l’Intermezzo et Scherzo de Schreker, à la tête de son Orchestre National d’Auvergne, fait briller les derniers feux d’un romantisme viennois finissant.

Berg_Webern_Schreker_Roberto-Forés-Veses_ApartéAu tournant du XXe siècle, dans le contexte de l’apocalypse viennoise de la fin des Habsbourg, art nouveau et musique nouvelle s’installent peu à peu dans le paysage artistique, non sans quelques regards encore tournés vers le passé. Berg, Webern et Schreker comptent indiscutablement parmi les compositeurs majeurs de cette époque pleine d’ambivalence dont cet enregistrement se fait l’écho ; car si les œuvres de Webern et Schreker, présentées ici, lorgnent délibérément vers le romantisme dans un curieux mélange d’accents brahmsiens et wagnériens, la Suite lyrique de Berg, composée plus tardivement, affiche haut et fort sa modernité en rompant avec la tonalité.

Œuvre fascinante et complexe, tant par son langage que par sa signification, la Suite Lyrique d’ est une véritable figure de Janus affichant une face exotérique tour à tour lyrique, douloureuse, passionnée, ténébreuse ou désolée et une face ésotérique retraçant l’itinéraire de l’amour malheureux et secret du compositeur pour Hanna Fuchs. C’est une œuvre importante qui répond à la Symphonie Lyrique de Zemlinsky, atonale, utilisant la technique dodécaphonique à douze sons de Schönberg, conçue en 1925-1926 pour quatuor à cordes et transcrite pour orchestre à cordes en 1928. C’est en mai 1925, lors d’un séjour à Prague, qu’, venu assister aux répétitions de « Trois fragments de Wozzeck » invité par le couple Fuchs-Robettin, passionné de musique, tomba éperdument amoureux de la femme de son hôte, Hanna ; témoignage de cet amour secret et platonique, une série de 26 lettres, dont 14 secrètes découvertes dans les années 1970, et la Suite lyrique que Berg adressa à Hanna comme un message codé adressé à sa « bien aimée lointaine ». Une correspondance qui en dit long sur l’état psychique du compositeur (exaltation, résignation, dépression) ainsi que sur le retentissement de cette liaison sur ses facultés créatrices.

La Suite Lyrique était initialement prévue en quatre mouvements, avant qu’Alban Berg ne la structure en six mouvements dont on peut suivre le programme complet dans une lettre datée du 23 octobre 1926. Il confia secrètement un exemplaire de cette œuvre à Hanna en 1928. Cet exemplaire annoté des mains du compositeur permet une lecture décryptée où apparaît l’attrait de Berg pour la numérologie, les anagrammes et les citations. Pas moins de trois citations de Zemlinsky, tirées de sa Symphonie Lyrique, apparaissent en vingt endroits différents dans sa Suite Lyrique. Il en va de même pour le Tristan de Wagner, cité à plusieurs reprises dans le largo desolato, lui même s’inspirant d’un poème de Baudelaire « De profondis clamavi » tiré des Fleurs du mal. Berg envisagea également nombre de combinaisons bâties sur les quatre notes B, A, F, H (si bémol, la, fa, si bécarre) correspondant aux initiales de deux amants, et donna une importance toute particulière aux chiffres 23 et 10, en référence à lui-même et à Hanna. Enfin, la Suite Lyrique est écrite pour moitié de façon librement atonale, tandis que l’autre moitié répond à la technique dodécaphonique et même sérielle ; les manipulations sérielles répondant bien évidemment à un projet très original, poétique et amoureux de rapprochement, d’union et de séparation des deux amants.

Dans cette version pour orchestre à cordes qui perd peut être en intimité ce qu’elle gagne en ampleur sonore, nous offre une interprétation remarquable de clarté, s’appuyant sur des cordes superbes et très réactives dans l’expression d’un lyrisme tourmenté, réussissant la gageure d’individualiser toutes les différentes lignes entrelacées de la polyphonie, sans jamais sacrifier la cohésion de l’ensemble ou la rigueur de la mise en place.

Plus immédiatement accessibles, deux œuvres de jeunesse, tonales, de Webern et Schreker complètent ce bel enregistrement : face aux cordes tranchantes et haletantes de la Suite lyrique, celles du Langsamer Satz (1902) d’ apportent, dans un contraste saisissant, un moment d’apaisement exquis par leur legato voluptueux, leur lyrisme ardent et éperdu sur un phrasé d’une douceur sidérante. Le Scherzo (1900) de Schreker, longtemps méconnu, affiche franchement ses influences mahlériennes par ses accents folkloriques mitteleuropa, tandis que le très brahmsien Intermezzo décline de superbes nuances rythmiques et dynamiques.

Lauréat du concours Svetlanov de direction d’orchestre en 2007, Roberto Forès-Veses, directeur musical de l’ONA depuis 2012, confirme, une fois de plus, son éclectisme musical avec ce répertoire exigeant, ainsi que sa complicité sans faille avec la phalange auvergnate. Le prochain opus devrait être consacré à Strauss…

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Alban Berg (1885-1935) : Suite lyrique dans un arrangement pour orchestre à cordes de Theo Verbey. Anton Webern (1883-1945) : Langsamer Satz (Mouvement lent). Franz Schreker (1878-1934) : Intermezzo et Scherzo pour orchestre à cordes op. 8. Orchestre National d’Auvergne, direction : Roberto Forés Veses. 1 CD Aparté. Enregistré en novembre 2017 et en mars 2018 à la Chapelle des Cordeliers (Clermont-Ferrand). Notice bilingue : français-anglais. Durée : 53:14

 
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