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Jean-Noël Crocq, à la recherche des souvenirs de l’Orchestre de l’Opéra de Paris

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Clarinette basse solo à l’Orchestre de l’Opéra de Paris de 1974 à 2009, Jean-Noël Crocq s’est lancé dans un amusant projet de livre, retraçant une histoire de l’Opéra et de la musique française symphonique, grâce aux annotations et autres croquis de ses confrères passés, offrant ainsi un singulier regard de l’Opéra vu de la fosse.

JN CrocqResMusica : Votre dernier livre Fosse notes est une sélection des annotations des musiciens de l’Opéra sur leur partition de travail. Quelles recherches avez-vous menées pour donner vie à ce projet ? Et durant combien de temps ?

Jean-Noël Crocq : Si la réalisation de mon premier livre Allez jouer ailleurs faisait partie des objectifs de l’Association Papageno dès sa création, en l’occurrence écrire un documentaire sur une action culturelle, la genèse de Fosse Notes a été au contraire spontanée, inattendue.

La photographie est mon violon d’Ingres, et, jeune retraité, je n’avais à l’origine que l’intention de prendre quelques clichés de vieilles partitions d’opéras, papier parcheminé, tourne de pages patinées, notes calligraphiées. Les bibliothécaires de l’orchestre m’ont alors montré quelques dessins étonnants qu’ils avaient photocopiés sur quelques partitions. Avec leur complicité, je résolus d’en trouver d’autres et de les photographier. J’ai commencé à feuilleter une à une les pages de matériels d’orchestre appartenant à la bibliothèque musicale de l’Opéra Bastille. Je me suis pris au jeu de cette chasse au trésor, et j’ai continué mes recherches au Palais Garnier, dans l’autre endroit de la bibliothèque musicale de l’Opéra. Enfin, j’ai fini ma collecte, toujours à Garnier, à la Bibliothèque-Musée, qui est dépendante, elle, de la Bibliothèque nationale (BnF). Là sont gardés les matériels des ouvrages ayant été donnés à l’Opéra aux XVIIᵉ, XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles. J’ai sélectionné les œuvres, parfois bien oubliées mais ayant fait l’objet d’un assez grand nombre de représentations, et bien sûr quelques opéras mythiques, tels Les Mystères d’Isis (Die Zauberflöte) de 1801, Don Juan (Don Giovanni) de 1834, ou le Tannhäuser de 1861. Procédant à rebours de la chronologie, mes découvertes se sont taries en quittant le XIXᵉ siècle pour le XVIIIᵉ. La meilleure explication est sans doute que le crayon noir à mine de graphite gommable est apparu à ce moment, avec Conté en France : les musiciens n’avaient auparavant rien pour écrire quoi que soit lorsqu’ils étaient au pupitre.

Ce travail s’est étalé sur presque trois ans. Si la finalité la plus évidente pour moi était de mettre ces images à la disposition des documentalistes de l’Opéra, et peut-être d’en faire l’objet d’une exposition, l’idée de faire un livre m’est venue assez tardivement. Il s’agissait de ne pas laisser ces annotations orphelines, à la merci de certains qui leur feraient dire des choses seulement négatives. J’ai donc fait un choix d’images qui me paraissait bien diversifié. Chaque photographie est un miroir dans lequel je me reconnais et de l’autre côté duquel foisonnent réflexions et souvenirs : je commente le tout en collègue de ces musiciens qui se sont succédés depuis 350 ans aux pupitres de l’Orchestre de l’Opéra.

ResMusica : Ce catalogue est finalement constitué de 3000 images. Quels ont été les grands principes qui ont mené à la sélection du produit final ?

JNC : La sélection s’est faite assez naturellement, d’autant qu’il ne s’agissait pas de n’en sélectionner qu’une vingtaine ! Au nombre de 253, ces images sont de deux types, les annotations écrites et les dessins, et elles s’imposent toutes par leur présence, leur efficacité ou leur qualité esthétique.

Les annotations écrites (signatures, calendriers des représentations, listes de musiciens) retracent l’histoire de l’Orchestre et montrent son rôle incontournable dans la vie musicale française. Tous les grands instrumentistes sont là, dédicataires des œuvres des grands compositeurs, tels Pierre Jamet, , Jacques Thibaut, Joseph Calvet, , professeurs illustres, auteurs de grandes méthodes, violonistes devenus chefs d’orchestre, tels Habeneck, fondateur de la Société des Concerts du Conservatoire, et Édouard Colonne.

Dans le registre opposé, celui de l’humour, de la dérision, voire de la protestation, les annotations destinées aux collègues, voisins de pupitres ou remplaçants rendent presque palpable la présence de leurs auteurs. Sur une partie de violon de Boris Goudounov, au-dessous d’un pianississimo annoté ppppppp, sans doute demandé par le chef d’orchestre ou le chef de pupitre, on lit : « … et ta sœur ! » Au détour d’une partie de trombone de L’Africaine de Meyerbeer, on relève : « Prière de ne pas dormir – c’est pour moi que j’écris ça. »

Et il y a les annotations historiques, comiques ou non : « De Gaulle s’est fait opérer de la prostate le 17 avril 1964 », apprend-on sur une partie de contrebasse de Tannhäuser. Un violoniste note sur sa partie de Roméo et Juliette de Gounod : « 4 juin 1944, début de Maître Cluytens (4 alertes) »

Vous trouverez également deux types de dessins. En harmonie avec la beauté du spectacle, certains sont réalisés par de véritables artistes dessinateurs, portraits superbes de musiciens et de chefs d’orchestre (un Furtwängler magnifique…) ou miniatures de scènes d’opéras, décors, chœurs, solistes, qui apparaissent comme des enluminures. D’autres, au contraire, sont des caricatures souvent truculentes, colorées, qui expriment de manière crue le ras-le-bol de musiciens confrontés à la routine (jouer cent fois L’Africaine de Meyerbeer en une année…), à la médiocrité d’un chef d’orchestre ou aux exigences d’un compositeur atrabilaire. D’autres enfin témoignent de l’Histoire : portraits de Louis XVI, de Louis Philippe, , girafe de Charles X, ou les premiers trains, les premiers avions, etc. Ornant les portées, un bestiaire impressionnant est également proportionnel à la routine de la programmation.

RM : Y en a-t-il que vous avez estimé impossible à diffuser au public ?

JNC : Il y a effectivement une dimension de journal intime sur certaines partitions. Alors on trouve parfois – rarement, il est vrai – des dessins qui ne sont pas exempts de vulgarité ou de méchanceté. Les publier n’apporterait rien d’autre que de prouver que leurs auteurs, tout brillants instrumentistes qu’ils soient ou qu’ils furent, sont des hommes comme les autres. Mais beaucoup d’images plus intéressantes le prouvent tout aussi bien.

ResMusica : Si vous présentiez un ouvrage seulement composé de vos annotations personnelles, en tant qu’ancien musicien de l’Orchestre de l’Opéra, à quoi ressemblerait-il ?

JNC : Composé de mes seules traces personnelles, il ressemblerait à une demi-page d’annotations strictement techniques demandées par le chef d’orchestre !

Votre question me permet de préciser que ces 3000 images collectées ne peuplent les matériels d’orchestres que parcimonieusement. Les partitions séparées d’orchestre – des dizaines pour un seul ouvrage – peuvent totaliser 2000 pages ou davantage, et j’ai prospecté une centaine d’œuvres. De plus, telles celles du Faust de Gounod qui servirent pendant 70 ans à des générations de musiciens, certaines partitions rassemblent à elles seules un grand nombre d’images dont l’éclosion est favorisée par la routine (2000ᵉ de Faust en 1934 !). Mais, dans l’ensemble, peu de musiciens se permettent d’écrire autre chose que des notes techniques, coups d’archets, articulations, dynamiques, points d’orgue, etc., ou bien encore leur nom. Et c’est encore plus vrai aujourd’hui.

Ceci dit, si j’avais eu un talent de dessinateur, j’aurais peut-être laissé sur la partie de deuxième clarinette de Don Giovanni un portrait de la sublime en Zerline.

RM : Quelle annotation vous a le plus surpris ?

JNC : Effectivement, il y un a petit côté « grotte de Lascaux » dans la découverte de partitions qui se sont refermées pour la dernière fois il y a parfois plus de deux siècles. Tant d’images m’ont ému, étonné ou impressionné !

Alors que je tournais en vain des centaines de pages d’Hérodiade de Massenet, que l’Opéra n’avait pas été donné depuis 1947, surgit au détour d’une partie de violoncelle le sinistre Adolf Hitler, dessiné devant la réplique de chant « Voilà l’homme qui fait trembler tout un empire ».

Je me suis, en revanche, tellement réjoui du dessin malhabile d’un trompettiste croquant trois trombonistes, barbes et chapeaux ronds, debout dans la fosse, brandissant leur instrument, en grande conversation avec durant une répétition de la fameuse création parisienne de Tannhäuser. On peut imaginer leur dialogue : « Maître, pourquoi nos partitions sont-elles écrites en si b ??? Nous jouons le trombone en ut à Paris !!! — Ach so, es ist ein Problem ! » Plus loin, un musicien a ajouté sous le regard du même Wagner dessiné de profil un accord de do majeur que l’auteur de Tristan semble fixer avec circonspection.

Image 1RM : Si vous n’aviez à choisir qu’une seule image de votre ouvrage, laquelle choisiriez-vous et pourquoi ?

JNC : J’aime beaucoup le portrait de ce jeune hautboïste. Il paraît si délicat, si concentré. Il est dessiné avec tant de soin ! Je n’ai plus qu’à l’imaginer jouer le solo de hautbois qui ouvre l’Enchantement du vendredi saint. Mais la force de ces images est d’être réunies et de conter tout un monde qui, sonore, nous émerveille dans l’ombre de la fosse.

Crédits photographiques : Portrait © Vandoren ; Croquis d’un hautboïste, partition de Siegfried, OnP © Jean-Noël Crocq

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