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Les aventures du Groupe des Six magnifiées par Pierre Brévignon

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Le Groupe des Six, une histoire des années folles par Pierre Brévignon. Éditions Actes Sud. 256 p. 20 euros. 2020

 

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Au premier abord, le sujet paraît bien mince. Quoi dire à propos de ce « fameux » annoncé sous la plume du compositeur-musicologue Henri Collet et imaginé par un prodigieux animateur de la vie culturelle :  ? Le sous-titre de l’ouvrage est plus éclairant : « Une histoire des années folles ».

Le Groupe des SixC’est à une cascade de champagne à défaut d’une gerbe de lave à laquelle nous convie à  ! Il nous y précipite avec une drôlerie, une originalité et une maîtrise du style, galvanisées par le scintillement du propos.

Un « sujet mince », donc. Et, pourtant, on entre avec curiosité dans ce récit passionnant. Car, le vrai personnage qui amuse, déconcerte, irrite – et l’auteur ne se gêne pas pour nous faire sentir son admiration teintée d’un agacement certain – c’est ce trublion mégalomane de Cocteau. Obsédé par l’inouï, la primeur artistique, la provocation pour elle-même et le reflet éblouissant de son image d’un faiseur de rois d’un jour, Cocteau proclame les règles de son nouveau jeu. Le cénacle à vocation mondaine qu’il promeut, réunit , , , , et . Il pense renouveler l’impact des Ballets russes par la révélation de l’essence même de la « musique française » que, lui, ce dandy si cultivé, n’a pas eu la patience d’approfondir. Au diable Debussy et Stravinsky ! Au diable le wagnérisme, l’impressionnisme, le dodécaphonisme, la musique sérieuse, tout ce qui franchit les rives du Rhin !

Cocteau qui a professionnalisé le dilettantisme règne sur son petit monde, trop heureux d’ignorer Ravel et de porter aux nues Satie, ce « fumiste » décrit par Prokofiev. L’écrivain met en scène son « scandale idéal permanent ». Musiciens, journalistes, mécènes sautent sur la belle occasion de la naissance d’un groupe dont Cocteau s’attribue les mérites. Les Mariés de la Tour Eiffel illuminent Paris. Opportuniste, l’écrivain possède le talent de son ambition et c’est le mérite de que de jongler entre les ruelles de Montparnasse, dans une époque de crève-la-faim et d’investisseurs perspicaces, sans que le lecteur se noie sous le déferlement des chefs-d’œuvre. L’auteur préserve ainsi la légèreté du rythme et les piques de Stravinsky et de Satie virevoltent entre les inimitiés truculentes, les passions sans lendemain. Montparnasse grouille alors d’egos qui grappillent leur petite place, chanceux de profiter du rayonnement de la nuit. Comment ne pas songer au Minuit à Paris de Woody Allen lorsque Jean Wiéner écrit dans son journal : « À une table, André Gide, Marc Allégret et une dame. A côté d’eux, Diaghilev, Kochno, Picasso et Misa Sert. Un peu plus loin, Mlle Mistinguett, Volterra et Maurice Chevalier. Contre le mur, Satie, René Clair, sa femme et Bathori. Fernand Léger se lève et vient nous demander de jouer Saint Louis Blues… ».

Pour autant, tous les scandales comme celui de Parade offrent le spectacle du Grand Guignol de l’argent et d’un monde de stuc au rire factice. Le bourgeois y est repu comme le dindon de la farce que l’on ménage car sans sa bourse, le spectacle est illusoire. Pierre Brévignon équilibre astucieusement la dimension artistique de cette époque et les rapports déjà modernes entre les artistes et leurs réseaux, les financiers et le caractère éphémère de ces orgueilleux inconscients. Cette collectivité de l’entre soi, cette « société d’admiration mutuelle » que décrit Paul Morand occupe le territoire. Les formules de l’auteur frappent juste : « les Viennois révolutionnent, les Parisiens se contentent d’une révolte ». Ajoutons cet autre mot de Paul Morand : « Tant d’accidents et si peu d’aventures ! ».

Le temps a imposé une sélection naturelle à ce bouquet improbable de six personnalités. Il ne dura que trois printemps, rythmant l’oubli fébrile et orgiaque de l’après-guerre. Le est mort-né. Sans ossature autre que sa propre image, sans force créatrice collective, l’entité n’a fait que divertir. Elle n’a été qu’un « entrechat farcesque ». Moins sévère que Boulez qui condamnait tout ce qui ne lui était pas « utile », Pierre Brévignon montre à quel point ce collège improbable a porté une énergie et ouvert des perspectives nouvelles pour les compositeurs à venir. Comment leur en tenir grief ?

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Le Groupe des Six, une histoire des années folles par Pierre Brévignon. Éditions Actes Sud. 256 p. 20 euros. 2020

 
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