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Savoureuses et équilibrées, les sonates du jeune Beethoven par Jos van Immerseel

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Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Sonates pour piano n° 5 op. 10, n° 7 op. 10, n° 8 op. 13 « Pathétique », n° 9 op. 14, n° 10 op. 14, n° 14 op. 27 « Au clair de lune », n° 15 op. 28 « Pastorale », n° 18 op. 31 ; Alla ingharese op. 129 ; Marche funèbre de la sonate n° 12 op. 26 ; Rondo op. 51 n° 2 ; Andante Woo57. Jos van Immerseel, piano-forte. 3 CD Alpha. Enregistrés à l’Academiezaal, Sint-Truiden, Belgique, du 22 juillet au 1er août 2019. Notice en néerlandais, français, anglais et allemand. Durée totale : 3:34:00

 

Conduit par une démarche à la fois musicale et historique, Jos van Immerseel nous propose des sonates pour piano de Beethoven parmi les premières, sur un très beau piano-forte de 1800. Une belle redécouverte, qui redresse, sinon enrichit quelque peu l’image du compositeur.

Beethoven_Jos-van-Immerseel_AlphaAprès une intégrale des symphonies de Beethoven par son orchestre Anima Eterna saluée dans nos colonnes, et antérieurement l’intégrale des sonates pour piano et violon, l’accointance de Jos van Immerseel avec le maître de Bonn n’est plus à démontrer. Pourtant, il explique dans la notice de présentation qu’il n’était pas satisfait du son produit par l’enregistrement de ses premières sonates. Fidèle à sa démarche rigoureuse, déjà mise en œuvre pour rechercher le son historique de Liszt, le chef et claviériste belge recoupe les recherches sur l’histoire de la facture de piano, les partitions d’origine et son propre ressenti d’instrumentiste pour rechercher le son authentique, « Die ferne Klang », le son d’origine. Cette quête, qui a quelque chose de séduisant, sinon de touchant, l’amène à jouer sur un piano-forte de Clarke de 1988, copie d’un Walter viennois de 1800 environ, choisi parmi de nombreux autres modèles du début de XIXᵉ siècle. Ce faisant, il limite le choix des sonates à la période liée à la naissance de ce type d’instrument, argumentant qu’il y a une énorme évolution de facture de piano entre 1800 et 1836. Il nous propose donc, en toute logique, des sonates écrites en entre 1799 et 1804, en pleine période classique pré-romantique, écrites par un Ludwig âgé de trente ans.

Pour la plupart d’entre celles choisies, tout se passe admirablement. Le son légèrement feutré du piano-forte, chaleureux, à la fois boisé, moiré et légèrement acidulé convient à des intentions subtiles, et la modération des effets de nuance trouve une justification dans la capacité technique de l’instrument. La poésie et l’intériorité dominent, et ramènent les œuvres vers une sérénité de bon aloi, ce qui n’exclut ni l’alacrité ni les emportements. Les adagios et les andantes sont méditatifs ou profonds, mais pas engourdis. L’enthousiasme des allegros et prestos reste, non pas gourmé, mais policé, bien tenu dans les limites de la bienséance, (saut quelques éclats magnifiques, comme le rondo de l’op. 14 n° 1 ou le presto agitato de la « Clair de lune »). Cette congruence entre les possibilités du piano-forte, la jeunesse de Beethoven et jeu précis de Jos van Immerseel atteint des moments sublimes, comme dans le largo e mesto de la n° 7 op. 10, et surtout dans l’adagio d’une « Clair de lune » d’anthologie. La délicatesse des pianissimi et de l’entrecroisement des lignes produit un effet lunaire et lacustre merveilleux. C’est la victoire de la simplicité et de la modération. La marche hongroise exprime une joie mutine, et la marche funèbre présente une tristesse poignante, sans tomber dans le désespoir, sans se charger du poids d’une tragédie planétaire. Le rondo de la « Pastorale » évoque encore les anciennes musettes des suites à la française, qui viennent à peine de tomber en désuétude, ce qui insère encore mieux ces œuvres dans leur contexte historique.

On peut l’avouer, il faut un certain temps pour se réhabituer l’oreille, qui s’est trop adaptée à tant de grands pianos romantiques. Mais l’effort est payant, et chaque pièce retrouve sa légitimité propre dans cette version sur instrument historique. Certes, nous n’aurons pas ici le cliché du Beethoven sourd et visionnaire, Prométhée écrivant seul pour les générations futures. C’est au contraire un homme souriant, profond et passionné, mais affable qui nous est présenté, et c’est une découverte très agréable.

La pathétique marque néanmoins une limite dans cet exercice de restitution des sonates dans un instrument où elles auraient pu être créées. Non que Jos van Immerseel ne puisse traduire les tensions et tumultes du grave avec efficacité, ni les ambiguïtés du rondo-allegro, mais le pathos manque d’espace pour éclater. L’instrument, fut-il celui de l’époque, ne convient pas bien pour épancher les tourments du Beethoven en devenir, et la cage est trop petite pour l’albatros qui veut ouvrir ses ailes.

À cette réserve près, l’ensemble du programme est très réussi, et presque toutes les pièces trouvent leur exacte dimension sur ce beau piano-forte et par ce très bon pianiste. Un beau disque, très intéressant, et certainement un des hommages les plus intimes et les plus authentiques qu’on pouvait faire à Beethoven pour son 250ᵉ anniversaire.

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Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Sonates pour piano n° 5 op. 10, n° 7 op. 10, n° 8 op. 13 « Pathétique », n° 9 op. 14, n° 10 op. 14, n° 14 op. 27 « Au clair de lune », n° 15 op. 28 « Pastorale », n° 18 op. 31 ; Alla ingharese op. 129 ; Marche funèbre de la sonate n° 12 op. 26 ; Rondo op. 51 n° 2 ; Andante Woo57. Jos van Immerseel, piano-forte. 3 CD Alpha. Enregistrés à l’Academiezaal, Sint-Truiden, Belgique, du 22 juillet au 1er août 2019. Notice en néerlandais, français, anglais et allemand. Durée totale : 3:34:00

 
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