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Yves St-Laurent, à la recherche de la vérité du son

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, le directeur du petit label canadien St-Laurent Studio, créé en 2009, compte aujourd’hui parmi les meilleurs restaurateurs d’enregistrements anciens. À l’occasion de la chronique de l’album regroupant les symphonies de Brahms sous la baguette de Karajan, il nous parle de son travail.

Yves St-Laurent (1)
ResMusica : Quelle valeur représentent pour vous les enregistrements analogiques par rapport aux gravures numériques ?

 : Selon moi ce n’est pas tant le combat du numérique contre l’analogique qui m’importe. L’évolution de la technique d’enregistrement est indéniable (mono/stéréo – acoustique/électrique). J’aimerais plutôt que l’on compare les enregistrements live de ceux réalisés en studio. La musique est, pour moi, l’expression d’une conception artistique dans un temps et un lieu donné. L’instantanéité du moment avec ses risques, variantes et fragilités est primordiale. Ce sont ces imperfections techniques ou musicales qui augmentent chez l’auditeur l’impression de faire partie du moment, de ce temps unique capté et figé dans le temps. La vulnérabilité et le don de soi de l’interprète nous transportent. Le 78 tours représente en ce sens le parfait médium d’enregistrement : une captation en très rapide résolution (78 tours par minute), et ce sans aucune possibilité de montage. Simplement du direct… du vrai ! C’est le montage lors d’enregistrement studio qui me dérange. On s’éloigne de la spontanéité du direct, et la fluidité musicale en est affectée. Personnellement, je me sens beaucoup moins transporté, comme si inconsciemment je sentais les coupures et les bris. Je crois sincèrement que malgré les bruits parasitaires inhérents à son époque, un 78 tours bien transféré surpasse en résolution absolue l’enregistrement sur bande.

RM : Pourquoi dans votre catalogue, trouve-t-on des gravures déjà parues chez les autres éditeurs, comme par exemple les Friedman ou les Horowitz ? Souhaitez-vous apporter quelque chose de nouveau à leur sonorité ?

YSL : L’existence même de St-Laurent Studio se justifie par cette quête de donner enfin aux 78 tours le son qu’ils méritent. Ne plus tenter d’en faire des enregistrements modernes mais plutôt de respecter les caractéristiques qui leur sont propres. Le bruit de fond fait partie de ces enregistrements. Il fallait cesser de tout tenter pour le faire disparaître. Toute manipulation de filtration, aussi légère soit-elle, détruit ces harmoniques précieuses qui rendent extraordinaires les interprétations de ces géants du passé. Quand toute la matière sonore est disponible, l’oreille est capable de se concentrer sur la musique et faire fi des bruits de fond. Je me devais donc de revisiter tout le catalogue. Revoir Friedman et Horowitz, découvrir par exemple que Rachmaninov chantonnait à l’occasion en jouant, et faire sortir de l’ombre tous les interprètes qui, par le hasard du temps, étaient trop souvent passés inaperçus.

RM : En quoi consiste votre travail quotidien sur les repiquages ? Sur quelles sources travaillez-vous majoritairement : des 78 tours, des microsillons ou des bandes magnétiques ?

YSL : Mon principal intérêt et défi est le transfert et le travail de restauration des enregistrements captés sur 78 tours. On doit choisir les courbes d’égalisation qui rendent justice aux différentes étiquettes (la standardisation de la courbe RIAA n’étant arrivée que dans les années 50), sélectionner le poids et l’aiguille appropriée à l’usure des différents disques et trouver le centre exact de chacune des faces de façon à ce que l’aiguille nous rende bien tout le matériel contenu dans chacun des sillons. Bien sûr, la reconnaissance grandissante de mon travail m’a donné accès à des archives musicales sur différents format (acétates, 33 tours et bandes). Pour certains acétates privés, il était presque trop tard car l’usure du temps avait déjà fait son œuvre sur ces trésors fragiles. J’y ai quand même déniché assez de son pour bien montrer l’importance de leur sauvegarde et de leur diffusion.

RM : Quels sont les plus gros écueils dans le processus de repiquage ?

YSL : La qualité des faces et leur degré de préservation sont souvent la plus grande source de difficulté. J’ai parfois entre les mains l’unique copie existante d’un enregistrement. Enlever à la mains tous les TICS d’usure sans que la fluidité musicale en soit altérée est un gros défi à relever. Le temps dévolu ici ne compte plus. C’est un vrai travail de moine.

Yves St-Laurent (2)
RM : Combien de temps environ prend le report d’un disque et le travail de restauration ?

YSL : Si une face en bon état prend à peu près 30 minutes de travail, il m’est arrivé de passer plus de 30 heures de restauration sur certaines grandes œuvres. Je pense ici entre autres à cette septième de Bruckner dirigée par (YSL 0131 78) découverte dans ses archives familiales. Bien que plusieurs m’aient conseillé d’abandonner ici à cause de son état lamentable de conservation, je suis tellement fier de pouvoir aujourd’hui compter cette version comme une des plus grandes jamais enregistrées. Oui, il y a de nombreux défauts techniques mais le réalisme sonore nous guide tout au long de l’écoute… un grand moment de musique. Le mot musique est ici très important. Bien que ne faisant aucun compromis sur la qualité sonore, tous mes choix techniques de restauration visent toujours à faire ressortir la musique d’abord. Mes clients sont des mélomanes de musique… pas uniquement des amateurs de son !

RM : Comment vous procurez-vous les enregistrements à repiquer ? Vous les cherchez sur internet ou par l’intermédiaire des collectionneurs ?

YSL : Pour me faire un nom, j’ai dû garnir ma collection de très nombreux coffrets et disques 78 tours. Cela a engendré de très gros frais. Heureusement aujourd’hui on me confie des trésors, et ce autant sur 78 tours, 33 tours et sur bandes qu’en téléchargement. J’ai ainsi accès à des captations radio d’enregistrements jamais disponibles auparavant.

RM : Est-ce que vous coopérez avec les stations de radio ? Combien de précieux enregistrements inédits se trouve encore, à votre avis, dans leurs archives ?

YSL : Il est malheureux de constater que les archives radio sont très pauvres. Ils ont détruit des trésors ou les ont tout bonnement effacés en enregistrant par-dessus en utilisant les mêmes bandes. Heureusement que des mélomanes avertis ont pris le soin de les sauvegarder individuellement dans leurs archives personnelles.

RM : Sur quelle gravure travaillez-vous actuellement ?

YSL : Ce ne sont pas les projets qui manquent mais bien le temps. La série Beethoven / Schnabel est en cours et de nombreux volumes sont sur la planche de travail. Il faut savoir que St-Laurent Studio …et bien ce n’est que moi… une seule et unique personne. En premier lieu, je suis enseignant à temps plein auprès d’enfants du primaire. Dans St-Laurent Studio, c’est moi qui effectue le travail de restauration, qui conçois les pochettes, fais le lien avec le client (facturation et suivi) et qui travaille sur le site internet. Heureusement que mon épouse, en plus de nos cinq enfants, trouve le temps de m’aider au niveau de la poste et des colis [ndlr : les enregistrements sont disponibles sur le site du studio : 78experience.com]. Cette passion de la musique a toujours occupé une grande place dans ma vie. St-Laurent Studio prendra bientôt le tournant du téléchargement grâce à un site amélioré. Nous y travaillons actuellement. Cette entreprise est une passion et mes clients sont devenus des amis. Ils sont heureux de suivre nos progrès et apprécient en ces temps difficiles de pandémie le fait de pouvoir continuer à jouir de la grande musique.

Crédits photographiques : © Yves St-Laurent

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Les prodigieux Brahms parisiens de Karajan

 

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  • Monsieur Ubu

    Extraordinaire! j’ai découvert son existence en septembre dernier, après que le magazine Diapason ait décerné un Diapason d’Or à son édition du légendaire concert du Philharmonique de Berlin au théâtre des Champs Elysées ou Karajan avait dirigé la sixième symphonie de Mahler en 1977. J’ai depuis effectué trois commandes et j’attends la quatrième: actuellement, j’écoute quasiment en boucle les enregistrements de Jean Martinon avec le Chicago Symphony et l’orchestre National de l’ORTF comme on disait à l’époque: il y a une magnifique troisième symphonie de Mahler (Chicago 1967) qu’il est passionnant de comparer avec l’autre live (Orchestre National en 1973, et cocorico les Français ne déméritent pas, peut être un peu plus « fragiles » pour les inévitables incidents du concert mais d’une poésie ineffable, et avec ces sonorités des vents Français de l’époque tout simplement délectables, amha..), un programme « musique Française à Chicago », compilation de trois concerts avec Chausson (poème de l’amour et de la mer chanté par Maureen Forrester, inutile d’en dire davantage) Ravel (Tzigane avec Zino Francescatti, idem..) et des Images de Debussy tout simplement renversantes.
    Mais surtout, il y a (tenez vous bien) deux enregistrements de la dixième symphonie complétée par Deryck Cooke (première version, donc quelques différences par rapport à Wyn Morris, Simon Rattle, Kurt Sanderling etc..) surtout pour l’orchestration. L’un avec Chicago en 1966 (ça devait être la troisième fois qu’on jouait cette œuvre en public, après Berthold Goldschmidt et Ormandy) et l’autre avec…l’Orchestre National au TCE en mai 1970: les deux sont indispensables à TOUS les mahlériens, à Tous les admirateurs de cet immense chef (je pèse mes mots) et bien sûr aux amoureux de ces deux orchestres. Jean Martinon, qui était clairement parmi les chefs Français de l’époque le seul authentique mahlérien (Boulez s’y était mis dans les années soixante, après l’avoir longtemps rejeté) avait pris fait et cause pour cette dixième « complétée », qu’il a également dirigée aux Pays-Bas et à San Francisco peu de temps avant sa mort prématurée en 1976: pas la place de décrire ici ce qu’on entend, disons simplement que ce sera un choc pour tous les mahlériens; commandez les sans hésiter et si vous n’êtes pas entièrement convaincus, je suis prêt à vous les racheter pour les offrir à mes amis mélomanes (je ne risque pas grand chose en prenant cet engagement, vu ce qu’il y a dans ces deux CD…)
    Allez en toute confiance visiter cette caverne d’Ali Baba, le seul risque est de vouloir tout acheter, mais c’est comme un gamin dans une pâtisserie, faut lui apprendre à se montrer raisonnable…les disques sont parfaits, Le service est rapide, courtois, et personnalisé.

  • antoine martin

    Je confirme l’ami UBU . Je viens de recevoir ce matin les Brahms/Karajan et ai écouté les 2 et 4 avec bcp d’émotion ( j’étais dans la salle et c’était un de mes premiers concerts !! ) . Peu cher pour une telle qualité = 25 E ( port compris ).
    L’article de RM est interessant et bravo à cet instituteur canadien .
    Je vais replonger dans les archives YSL à la suite du « père UBU  » et autre grand souvenir personnel je me rappelle de la 3 de Mahler sur FM avec Martinon . Là aussi grande découverte pour moi qui venait de tomber dans le chaudron de la musique classique .

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