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Pleuré par le vent, liturgie pour orchestre et alto solo de Giya Kancheli

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L’art du géorgien (1935-2019) reflète sa personnalité spirituelle et sa philosophie de l’existence, empreintes de sagesse. Pleuré par le vent, sa liturgie pour orchestre symphonique et alto solo composée dans la douleur, est une porte d’entrée privilégiée dans son monde si singulier.

Giya_Kancheli_photo_Ruth_Waltz _ECM est né en 1935 à Tbilissi, capitale de la Géorgie, alors en Union Soviétique. Après s’être fait une grande réputation, principalement comme compositeur pour le théâtre et le cinéma mais également comme symphoniste, il fut obligé de quitter son pays en 1991 en raison des troubles sociaux dramatiques qui agitaient la société géorgienne. Il s’installa en Allemagne au début des années 1990 puis s’établit durablement en Belgique jusqu’à son décès en 2019. Peu après son exil, sa musique si spécifique diffusée en Europe puis dans le monde entier lui permet d’être hautement considéré pour la nature de son message humain et musical, si élevé spirituellement.

Homme discret, posé, réfléchi, il sut s’entourer d’amis fidèles sur de très longues périodes. Comme Dimitri Chostakovitch quelques décennies auparavant fut ravagé par la mort de son ami intime le musicologue Ivan Sollertinski, Giya Kancheli fut privé de la présence d’une personne qu’il admirait sincèrement et profondément, l’intellectuel , connu, entre autres, pour son ouvrage respecté consacré à Chostakovitch. Ordzhonikidze, né également à Tbilissi en 1929, venait de décéder en mai 1984 à l’âge de 56 ans. Estimé pour son travail dans les domaines de la musicologie, de la critique, de la littérature et de la pédagogie, Ordzhonikidze était diplômé du Département de Théorie de la Musique et de Composition du Conservatoire de la capitale géorgienne où il enseigna durant treize années (1955-1968). Il accéda au poste de président de l’Union des compositeurs de Géorgie entre 1974 et 1984, et c’est Kancheli qui lui succéda. Dans un texte écrit quelques années après la mort d’Ordzhonikidze, Giya Kancheli confessa : « C’est difficile et insupportable sans toi. »

Surtout connu par son titre en anglais Mourned by the Wind, en allemand, Vom Winde beweint, cette « liturgie à la mémoire de  » a reçu la belle traduction française de Pleuré par le vent. Il est tiré d’un poème du Géorgien Galaktion Tabidze qui se suicida en 1959. Cette musique mobilise durant une quarantaine de minutes un alto soliste et un orchestre abondant dont l’effectif nécessite les instruments suivants : pour la famille des bois on compte 4 flûtes, 3 hautbois, 3 clarinettes et 3 bassons, pour les cuivres, 4 cors, 4 trompettes, 3 trombones, 1 tuba. Il ajoute 6 percussionnistes chargés d’instruments très divers comme il en a l’habitude, choix qui confère à son orchestre une tonalité personnelle. On repère des timbales, tambourin, caisse claire, grosse caisse, cymbales, cymbales suspendues, tam-tam, cloches tubulaires, glockenspiel. Il complète avec 1 harpe, 1 célesta, 1 piano forte, 1 épinette et 1 cymbalum, 1 guitare basse. Et enfin le quatuor de cordes traditionnel. Le compositeur attribue les tempos suivants aux quatre parties de sa musique qui au total dure environ 44 minutes : Molto largo, Allegro moderato, Larghetto et Andante maestoso.

La gestation et l’écriture de la Liturgie exigea quatre années. L’origine remonte à septembre 1984 à Ulrich Eckhard, quand le directeur du Festival de Berlin Ouest, passa commande d’une œuvre dédiée à la mémoire du défunt. On sait aussi qu’une proposition similaire de l’altiste fut formulée après qu’il fit connaissance de Kancheli lors de la première exécution à Moscou de sa Symphonie n° 6. Les deux artistes allaient étroitement collaborer au cours des années suivantes, le sommet étant probablement Styx pour alto, chœur et orchestre, une partition majeure du compositeur dédiée à l’altiste qui allait la créer et la défendre avec son immense talent.

Kancheli acheva son travail au cours de l’automne 1988, La création mondiale se déroula en Allemagne, à Berlin Ouest, le 9 septembre 1990 avec la participation de et de l’Orchestre du Théâtre Kirov de Leningrad, tous dirigés par . Alors qu’on l’interrogeait à propos de la conception de sa musique, le maître fit la réponse suivante : « La conception est présente dans les œuvres de Chostakovitch ou d’, mais moi, j’écris simplement de la musique lente et tranquille ; d’ailleurs, j’ai terriblement peur d’endormir le public. »

En ce qui concerne la liturgie Pleuré par le vent, il semble bien évident qu’il s’agit d’une musique souvent très apaisée et sans aucun doute statique. Sa grande sensibilité la rapproche de l’ordre de l’intimité et du dialogue intérieur parfois mystérieux. Mais de là à endormir ses auditeurs il y a assurément un monde…

Six années après cette création, Kancheli écrit, à la demande de la violoncelliste flamande , une version pour violoncelle et orchestre, comme il le fit à plusieurs reprises avec certaines de ses œuvres. Ce changement d’instrument soliste aboutit à une création qui eut lieu en 1996.

Mourned by the wind s’impose, par ses remarquables qualités d’intimité et de lyrisme, voire d’une touche de confession, des caractères fondamentaux de la création kanchélienne. Formellement, il ne s’agit pas d’un concerto et encore moins d’une symphonie, ainsi que le précise le compositeur. Il en ressort un monde de tristesse indicible et de deuil mais aussi de beauté indescriptible et d’amour. La sérénité et la touche d’espoir de l’œuvre correspondent parfaitement au tempérament de Kancheli où une ferme résignation laisse la place à une faible ébauche d’optimisme réaliste.

Le discours musical se développe à partir et autour d’une ligne mélodique morose que propose l’alto solo. La suite fait intervenir l’orchestre avec ses intervalles veloutés échafaudant une pâte sonore onctueuse et une simplicité impressionnante enrichie d’accords sereins et rassurants. Plus loin, surgit à plusieurs reprises et inopinément une masse sonore orchestrale virulente et farouche, dont l’ambition est de museler ou de divertir la déploration insistante de l’alto solo. Ce dialogue soliste-orchestre, tristesse-espérance, revêtant diverses formes et atmosphères, occupe une grande partie du déroulement de l’œuvre.

L’appropriation d’une telle musique nécessite du temps, de la patience, de l’empathie et somme toute d’une certaine philosophie de l’existence. Pour conclure, nous citerons Kancheli : « Peut-être qu’il n’y a pas besoin de comprendre la musique ? Il faut tout simplement écouter et en ressentir quelque chose ? » Et l’homme raisonnable précisa : « Il est possible qu’une page blanche avec une faible trace de larmes séchées pourrait nous dire tout ou presque au sujet du contenu de la Liturgie. »

Écoute conseillée

Plusieurs enregistrements de haute qualité ont été réalisés, à la disponibilité variable en CD ou sur les plateformes de streaming. Nous en avons retenu trois défendus par des altistes et deux autres par des violoncellistes.

  • Citons en priorité la version de Yuri Bashmet (alto) avec l’Orchestre symphonique d’État de Géorgie et le chef . Durée : 43:44. Enregistrement de 1988. Melodya 2 CD MEL CD. Couplage : Symphonies n° 4, 5 et 6 de Kancheli.
  • (alto), Orchester des Beethovenhalle Bonn, dir. . Enregistré à la Beethovenhalle, Bonn (Allemagne) en novembre 1991. Durée : 37:54. Avec Concerto pour alto et orchestre d’. ECM.
  • Sviatoslav Belonogov (alto) accompagné de l’Orchestre symphonique d’Etat de Moscou dirigé par Fedor Glushchenko. Durée : 36:31. Enregistrement réalisé à Moscou en septembre 1992. Olympia OCD . Couplage : Symphonies n°s 1 et 7 de Kancheli.
  • Premier enregistrement mondial de la version pour violoncelle solo par (violoncelle), I Fiamminghi (Orchestre des Flandres), direction . Durée : 40:47. Enregistré en la Basilique Notre-Dame de Vellereille-les-Brayeux (Belgique), 23-24 juillet 1996. TELARC CD. Couplage : Light Sorrow de Kancheli.
  • Également, la gravure d’ (violoncelle) et de l’Orchestre symphonique d’Etat russe placés sous l’autorité du chef Valeri Polyansky. Durée : 38:06. Enregistré dans la grande salle du Conservatoire de Moscou les 1er et 2 septembre 2004. Chandos CHAN. Couplage : Simi de Kancheli.

Il n’existe actuellement aucune monographie de la vie et de l’œuvre de Giya Kancheli. L’auteur du présent texte prépare un ouvrage à paraître en 2021 chez L’Harmattan (Paris).

Crédits photographiques : Giya Kancheli © Ruth Waltz / ECM Records

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