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Julien Libeer fait voisiner Bach et Bartók, en miroirs par-delà les siècles

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Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Suite française n° 5 BWV 816 ; Partita n° 2 BWV 826. Béla Bartók (1881-1945) : Suite « en plein air » Sz. 81/BB89 ; Suite op. 14 Sz. 62/BB70. Julien Libeer, piano Steinway. 1 CD Harmonia Mundi. Enregistré en juin 2019 à la Ferme de Villefavard en Limousin. Textes de présentation en français, allemand et anglais. Durée : 62:37

 

entame sa nouvelle collaboration avec Harmonia Mundi par ce passionnant dialogue singulier, en quatre suites de danses, également réparties et alternées entre Johann Sébastian Bach et

Chambriste très apprécié – faut-il rappeler sa remarquable intégrale des sonates pour violon et piano de Beethoven en compagnie de Lorenzo Gatto (Alpha) ou sa contribution au récital « Réminiscences » de Camille Thomas (La Dolce Volta) – revient enfin au récital soliste, où il aime confronter les esprits et les genres, comme l’indiquait voici un lustre son précédent CD « Lignes claires » (EPR) où Ravel côtoyait Dinu Lipatti.

Regrouper et Bartók n’a rien d’une hérésie : même passion dévorante du clavier, même volonté de pédagogie, même célébration stylisée des caractères de la danse, magnifiée par l’esprit de la suite, tant dans son essence populaire que dans sa potentielle expressivité dramatique. Faut-il dès lors vouloir comme Lucien Noullez, dans son intéressant mais discutable préambule littéraire, confronter un Bach universellement piétiste à un Bartók un peu vite catalogué agnostique post-nietzschéen ?

Le pari de Julien Libbeer est réussi, à la fois par l’alternance des deux compositeurs, l’individuation de chaque œuvre dans la perspective d’un grand Tout. Les deux compositeurs puisent, il est vrai, leur vision d’un monde sonore aux mêmes racines populaires, à quelques centaines de kilomètres et à deux siècles de distance. Mais peut-on envisager un Bach plus terrestre et roboratif que celui de la Suite française n° 5 et un Bartók plus « métaphysique » que dans les musiques nocturnes d’En plein air ? Vertus d’inspiration que l’on peut inverser au fil d’une deuxième Partita du Cantor tenaillée par le drame opposée à la Suite opus 14 du maître hongrois à la jubilation ambiguë.

Dans une captation très agréable, précise mais donnant aussi l’illusion aérée d’un instrument capté à juste distance, Julian Libeer choisit donc la Suite française n° 5 BWV 816 pour augurer du périple : elle l’accompagne en concert depuis des années. Peut-être y sent-on encore, de-ci de-là, l’influence rémanente de ses maîtres à penser, par exemple Maria João Pires, avec laquelle il a étudié à la Chapelle Musicale Reine Elisabeth, peut-être aussi Evgeni Koroliov qui l’a guidé pour cet enregistrement, par le perlé du toucher, par la souplesse de l’articulation, par ces phrasés pulpeux, par cette ornementation discrète mais millimétrée. Peut être avec cette approche plus linéaire et mélodique (sarabande, loure) que motorique (même dans la gigue finale) ou contrapuntique, la main droite domine-telle un peu trop le discours là où les basses pourraient davantage le relancer.

Tout s’équilibre (bien) mieux dans une splendide version de la Suite en plein air (1926) de Bartók, où jamais la rudesse des tambours et fifres de la pièce liminaire ne sacrifie à une prosaïque raideur; on ne sait que plus admirer entre cette barcarolle sourdement tranquille des musiques nocturnes mystérieuses, ou le fini pianistique de la poursuite finale, vraiment échevelée.

Incontestablement, la deuxième Partita BWV 826 du Cantor de Leipzig atteint de tous autres sommets encore, par une savante construction dramatique sans l’ostentation que pouvait y déployer un Perahia (Sony, sinfonia augurale, capriccio final), reflétant l’amertume dans une atmosphère confite de sombre et tragique désillusion au fil des danses idéalement stylisées.

Enfin la Suite opus 14 du Magyar (1916), assurée mais un rien précautionneuse dans sa diction et sa liberté agogique ne retrouve peut-être pas l’élan spontané, goguenard ou ludique qu’y mettait un Deszö Ranki (Hungaroton ou Warner-Apex, à rééditer) ou le grain de folie digitale qu’y semait un Zoltan Kocsis au sommet de son art (Denon, à rééditer, ou Decca).

Par sa cohésion dans la diversité et les perspectives de ses oppositions, ce beau récital de Julien Libeer se referme donc dans un vertigineux jeux de miroirs, le sostenuto final de l’opus 14 bartókien, semblant appeler dans ses derniers murmures l’allemande augurale de la cinquième Suite française qui ouvrait le disque une heure plus tôt. Il nous invite ainsi à une nouvelle écoute, en boucle, de ce chatoyant récital, parfaitement maîtrisé tant par son approche technique que par la hauteur de son propos.

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Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Suite française n° 5 BWV 816 ; Partita n° 2 BWV 826. Béla Bartók (1881-1945) : Suite « en plein air » Sz. 81/BB89 ; Suite op. 14 Sz. 62/BB70. Julien Libeer, piano Steinway. 1 CD Harmonia Mundi. Enregistré en juin 2019 à la Ferme de Villefavard en Limousin. Textes de présentation en français, allemand et anglais. Durée : 62:37

 
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