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Étudier la musique classique occidentale au Japon

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Le système éducatif japonais est reconnu pour son excellence. C’est encore plus vrai de son enseignement musical, même si la forte exigence demandée aux jeunes élèves et une approche musicale « stéréotypée » peut aussi les desservir.

Japon 2Dans son roman à succès Les Amants du Spoutnik, l’écrivain japonais Haruki Murakami fait intervenir dans son triangle amoureux Miu, une mystérieuse femme mariée dont Sumire est éprise. Ses études de piano dans un conservatoire français, conduit cette héroïne à apprécier particulièrement une mélodie de Mozart chantée par Elisabeth Schwarzkopf, ainsi que la dernière sonate opus 111 de Beethoven interprétée par Wilhelm Backhaus, ou encore des œuvres de Brahms sous les doigts du pianiste Julius Katchen. Rien d’étonnant pour un lecteur occidental, un peu plus surprenant quand on réalise que l’auteur ne trouve jamais la nécessité de replacer ces goûts musicaux au cœur d’un environnement culturel, ne cherchant jamais à confronter ces références en musique classique occidentale à celles de la musique classique japonaise.

Mais au-delà du fait que la question d’une double tradition n’est jamais posée, dans un roman comme dans le quotidien japonais, c’est naturellement qu’en parlant de « musique classique », ce terme sera associé à celle de la musique occidentale. Cet ancrage culturel, ce qu’on appelle le syncrétisme, date de 1879 où fut rendu obligatoire l’enseignement de la musique occidentale à l’école primaire et secondaire, celle-ci atteignant logiquement au fur et à mesure des années l’ensemble de la société japonaise. Cette politique éducative permit de démocratiser idéalement la musique classique occidentale, à l’inverse des sociétés occidentales qui l’abordent encore aujourd’hui selon une image bourgeoise et élitiste.

Par le biais de la musique classique occidentale, l’empereur Meiji cherche ainsi à construire une unité nationale japonaise. Pour mener à bien cette stratégie politique et idéologique, plusieurs observateurs voyageront en Europe et aux États-Unis afin de rendre compte au pouvoir japonais des méthodes d’enseignement, de pratique et de diffusion de la musique classique, construisant le Japon par cette démarche à partir de formes importées, que la société nipponne transformera pour les faire siennes.

La philosophie Shintoïste dans l’apprentissage musical

La démarche fondamentale de l’apprentissage de la musique classique occidentale dans le système éducatif japonais, particulièrement sélectif, est celle de la philosophie shintoïste qui est de toujours privilégier le soi collectif au soi individuel. Les orchestres et les chœurs ont donc une importance très importante pour les écoles japonaises, autant dans la défense de leur politique éducative qu’en faveur du rayonnement de l’établissement scolaire. Ceux-ci mettent ainsi à disposition de leurs élèves bon nombre d’instruments de musique, en partie financés par les parents des élèves.

Comme dans toute autre discipline, la musique étant une discipline aussi nécessaire que les mathématiques ou le japonais, l’esprit de compétition entraîne des rivalités entre les élèves quant aux résultats, même si cela est mené dans une ambiance cordiale. Chaque année, des compétitions nationales sont organisées dans le cadre scolaire afin d’élire le meilleur chœur ou orchestre. Véritable levier de motivation pour les enfants, ces victoires, ou défaites, ont une importance structurante pour l’équipe de direction et les enseignants de ces écoles dont la fierté d’appartenance à une institution prestigieuse se mêle à l’attractivité qu’elle peut ensuite susciter.

Le système scolaire au Japon

Avec une rentrée scolaire chaque année en avril, l’année se divise en trois trimestres : d’avril à juillet, de septembre à décembre, puis de janvier à mars. Les vacances scolaires y sont bien plus rares avec quinze jours à Noël, trois semaines à la fin de l’année scolaire, et un mois en août. Même si le rythme scolaire semble similaire à celui choisi en France, il est dans la pratique bien plus exigeant pour les jeunes élèves : l’exigence de réussite, générée par une constante obligation de résultat, fait que dans leur grande majorité ils choisissent de suivre des cours supplémentaires, tout en travaillant assidument durant toute l’année et pendant leurs congés.

Shagako, l’école primaire, dure six années. Dès l’âge de six ans, chaque écolier étudie le solfège et pratique un ou plusieurs instruments de musique au sein même de l’école. Pour une pratique collective, cet enseignement musical d’une heure trente par semaine en moyenne, est complété par une participation à un orchestre ou à l’activité du chant choral. L’étude de la musique classique occidentale y est privilégiée au détriment de la musique classique locale, laquelle est tout de même revenue dans les programmes scolaires depuis les années 70. L’écolier japonais complète son éducation artistique par un enseignement des arts plastiques, de la peinture en particulier, et aussi de la danse.

Au collège, Chugako, l’éducation musicale y est toujours obligatoire. L’élève y entre à 13 ans pour trois années. Les trois années de lycée, Kookoo, sont ponctuées par de nombreux examens avec un examen principal à la fin de chaque trimestre, une autre évaluation au milieu du trimestre, puis enfin le diplôme d’entrée à l’université appelé « Daigakenyugakehigun » dont son attribution correspond en vérité pour les facultés à un concours déguisé. Jusqu’à la fin de première année de Kookoo, toutes les matières sont obligatoires. L’étude de la musique est ensuite optionnelle pour les lycéens, même si un cursus existe pour étudier la musique de manière plus poussée. Les élèves doivent choisir entre une section scientifique ou littéraires, certains établissements étant parfois spécialisés dans l’une ou l’autre de ces branches.

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La « touche » musicale japonaise

Naturellement, en complément de ce système éducatif, des écoles de musique et des conservatoires existent pour que tout un chacun puisse poursuivre et approfondir ses études musicales. En cela, la Geidai de Tokyo correspond en France au Conservatoire national supérieur de musique et de danse. Les coûts très importants de ces formations pour une famille japonaise de classe moyenne, auxquels il faut ajouter celui de l’enseignement général commun pris en charge par les parents, limitent l’accès des familles les moins aisées à cet enseignement musical.

Les étudiants supérieurs en musique, tout comme les musiciens professionnels ensuite, sont souvent qualifiés de « travailleurs acharnés » selon un regard européen. On aura compris que l’exigence demandée à l’école, au collège, puis au lycée, conditionne cette qualité des étudiants étrangers, habitués dès leur plus jeune âge à compléter leur éducation par de nombreuses heures de révision et de travail individuel pour atteindre les objectifs fixés par leurs professeurs.

Au sein des établissements scolaires, la discipline y est stricte et les rapports entre professeurs et élèves particulièrement hiérarchisés. Au début et à la fin de chaque cours, les élèves ont ainsi l’obligation de faire une révérence à leur enseignant, tout comme au principal ou au proviseur lorsqu’ils le croisent dans les couloirs. L’uniforme y est de rigueur et la discipline une règle constante. Tout au long de leur cursus, une grande majorité des enseignements sont menés en cours magistraux où l’accès au savoir est prépondérant. La construction d’une réflexion individuelle est un objectif beaucoup plus secondaire, les élèves étant finalement peu autonomes durant tout leur parcours scolaire.

Cette discipline rigoureuse se retrouve dans l’approche de la musique par les étudiants japonais. Et lorsque certains s’aventurent en Europe pour compléter leur formation musicale, il est souvent attendu d’eux de gagner en innovation et en prise d’initiative. Ce qui étonne l’observateur extérieur peut aussi être le fort cloisonnement au Japon entre la musique classique occidentale et les autres genres musicaux comme les autres arts, tant dans les cursus que dans les approches. La musique classique occidentale est placée sur un piédestal, qui la sacralise peut-être plus que de raison.

Afin de s’émanciper de cette éducation, les étudiants japonais n’hésitent pas à venir étudier en Occident, même si la démarche est naturellement réservée à ceux qui en ont les moyens. Leur niveau technique étant largement abouti à leur arrivée, une pédagogie adéquate leur permet de développer une émancipation et un jeu personnel, sensible, qui feront d’eux des musiciens professionnels de premier ordre. Beaucoup d’entre eux confirment que la pédagogie japonaise stricte a l’avantage de ne pas briser les personnalités, et que celles-ci trouvent à s’épanouir dès lors qu’elles sont baignées dans un cadre pédagogique leur offrant plus de libertés.

Sources

Le système scolaire au Japon, Trois-Quatorze n°33

HERZBERG Nathaniel, Les musiciens asiatiques bousculent le Conservatoire, Le Monde, article paru en juillet 2005

TAMBA Akira, La musique classique du Japon, du XVe siècle à nos jours, Pof, 2001

TRIBOT LASPIERE Victor, L’éducation musicale au Japon, un modèle à suivre ?, France Musique, article publié en juillet 2016.

Crédits photographiques : Image de une © Marie-San in Japan ; Ecole primaire © France Culture et Tony Cassidy

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