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Retour chez Decca de Roger Désormière

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Œuvres de Georges Bizet (1838-1875), Emmanuel Chabrier (1841-1894), Claude Debussy (1862-1918), Domenico Scarlatti (1685-1757), Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893), Mikhaïl Ippolitov-Ivanov (1859-1935), Jacques Ibert (1890-1962), Francis Poulenc (1899-1963), Frédéric Chopin (1810-1849), Léo Delibes (1836-1891), Charles Gounod (1818-1893), Jacques Offenbach (1819-1880), Ambroise Thomas (1811-1896), Heinrich Proch (1809-1878), Gustave Charpentier (1860-1956). Janine Micheau, soprano ; Pierre Nerini, violon ; National Symphony Orchestra ; Orchestre de la Société des Concerts du Conservatoire de Paris ; direction : Roger Désormière. 4 CD Eloquence. Enregistrés entre le 15 mai 1947 et le 20 juin 1951 au Kingsway Hall, Londres, et à la Maison de la Mutualité, Paris. Durée totale : 3:50:01

 

Enfin ! Un label discographique réédite toutes les gravures légendaires Decca du chef d’orchestre et compositeur français (1898-1963), et ce label, c’est bien évidemment, comme par hasard… Decca, dans la succursale australienne d’Universal !

« Déso »… Ainsi l’appelaient affectueusement ses amis, dont, en première ligne, les très nombreux compositeurs qu’il a défendus avec cette amitié chaleureuse et indéfectible – jugez plutôt : Auric, Boulez, Dallapiccola, Dutilleux, Koechlin, Messiaen, Milhaud (qui lui a dédié La Création du monde et sa Symphonie n° 4), Poulenc, Prokofiev, Rivier, Roussel, Satie, Sauguet, Scelsi, Stravinsky, Wiéner, pour n’en citer qu’une poignée… Élève de Charles Koechlin, se consacre d’abord à la composition et fait partie de l’École d’Arcueil (comprenant également Henri Cliquet-Pleyel, Maxime Jacob et Henri Sauguet), sorte de successeur au Groupe des Six.

Mais très vite, la direction d’orchestre l’emporte : débuts de chef aux Concerts Pleyel en 1921 ; directeur musical des Ballets Suédois de 1924 à 1925, des Ballets Russes de 1925 à 1929 ; à la tête de la Société de Musique d’Autrefois en 1930. Dès 1936, le voilà simultanément chef de l’Orchestre Symphonique de Paris ainsi qu’à l’Opéra-Comique, et après la guerre, à l’Opéra de Paris, à l’Orchestre Symphonique de la BBC, puis à l’Orchestre National ; avec Elsa Barraine, Louis Durey et Serge Nigg, il fonde l’Association Française des Musiciens Progressistes. Et puis c’est la catastrophe… Comme le dit si justement Nicolas Guillot sur le site consacré au chef d’orchestre, Roger Désormière est mort deux fois : d’abord, artistiquement et professionnellement, le 7 mars 1952 à Rome, frappé par une attaque cérébrale qui le laisse aphasique ; puis, muré onze années dans le silence, il décède d’un cancer le 25 octobre 1963, à l’Hôpital Américain de Paris, à Neuilly.

Tout mélomane vénère à juste titre son exceptionnel enregistrement de Pelléas et Mélisande de Debussy, sommet bien sûr indiscutable de sa discographie, mais qui ne doit en aucun cas occulter ses innombrables autres gravures, même si trop peu d’entre elles furent réalisées à l’aube du microsillon. Dès 1931, Désormière montre d’emblée son indépendance artistique et son ouverture d’esprit : il grave ses premiers Lully pour Ultraphone, tandis qu’en 1936 pour EMI-Gramophone, il accompagne Maurice Chevalier dans diverses chansons (dont Ma Pomme) ! Toutefois, de 1937 à 1950, il entreprend un projet de toute autre envergure chez L’Oiseau Lyre avec une importante série consacrée à la musique ancienne, essentiellement française, tandis qu’en communiste convaincu, il grave en 1938 pour le label russophile Chant du Monde une vaste anthologie de chants populaires de divers pays. Mais ce qui subsistera sans doute de l’héritage Désormière, hormis bien sûr son Pelléas et Mélisande de 1941, ce sont ses dernières gravures de 1947 à 1951 chez Capitol, Chant du Monde, Supraphon, et surtout celles sous rubrique chez Decca, dont les dernières sont d’une plus-value sonore indéniable.

Une grande partie du premier CD est dévolue aux 78 tours Decca jamais sortis en microsillon par ce label, et gravés à Londres avec le (pas celui de Washington, mais celui de Victor Olof !) en mai 1947, à la même époque que ceux de Charles Munch, et comprenant des pages peu jouées de Bizet (notamment l’ouverture Patrie), Chabrier (Habanera), Debussy (Marche écossaise). L’interprétation, transcendée par les excellents transferts de Mark Obert-Thorn, est élégante, pleine de verve et d’une précision remarquable ; Désormière parvient même à rendre passionnante l’ouverture Patrie, souvent ennuyeuse et emphatique lorsque dirigée par des musiciens moins impliqués et subtils.

Le reste du coffret reprend les gravures de l’ de Paris, publiées en microsillon même si certaines d’entre elles furent d’origine 78 tours. Hormis en CD 2 de chaleureuses Esquisses Caucasiennes d’Ippolitov-Ivanov, un temps très populaires, et en un bien court CD 4 (25:37 !) un récital de l’éblouissante soprano française (1914-1976) dans des airs d’opéra d’une redoutable virtuosité (Gounod, Offenbach, Thomas, Proch, Charpentier), tout le reste nous rappelle le rôle prépondérant de Désormière chef d’orchestre de ballet : les enregistrements à Paris en février 1950 des suites de Delibes (Coppélia, Sylvia), Chopin (Les Sylphides), et en juin 1951 de Scarlatti / Tommasini (Les Femmes de bonne humeur), Tchaïkovski (La Belle au bois dormant), Ibert (Divertissement), Poulenc (Les Biches), sont tout bonnement éblouissants par leur sens chaleureux et précis de la danse, et nous rappellent (… et ont dû lui rappeler avec nostalgie) toutes ces foisonnantes années auprès des Ballets Suédois et des Ballets Russes.

Les enregistrements du Divertissement de et des Biches de sont de ce point de vue particulièrement réussis, tant au niveau technique qu’artistique : la version Désormière du Divertissement surclasse aisément toutes celles à venir par sa verdeur ironique, y compris celle de Jean Martinon également chez Decca ; tandis que le compositeur des Biches lui-même, très marqué par le destin tragique du chef d’orchestre, affirmait que « Si le parfum des Biches subsiste dans ce disque, avec une sorte de fraîcheur cynique, c’est que personne ne saura jamais diriger aussi parfaitement cette œuvre que Désormière … personne ne donnera comme lui l’impression de mes 20 ans ».

Une petite remarque technique auprès des mélomanes désireux d’acquérir ce coffret : la piste 7 du CD 3 relative à l’orchestration de Roy Douglas de la Grande Valse brillante en mi bémol majeur op. 18 de Chopin est sujette à une curieuse erreur de montage consistant à la présence d’un silence intempestif de 4 sec entre 2:46 et 2:50. Universal Australie a par honnêteté corrigé l’erreur dans une seconde édition du coffret, et le discophile sera bien inspiré de vérifier à l’écoute lors de son achat, ce qui est évidemment uniquement possible chez un disquaire traditionnel.

Enfin, pour terminer, un ardent souhait : espérons qu’Universal Australie fera appel à l’excellent ingénieur du son Mark-Obert Thorn pour publier en CD les nombreux 78 tours L’Oiseau-Lyre gravés par Roger Désormière entre décembre 1937 et juin 1948, et comprenant notamment des œuvres de François Couperin, Jean-Philippe Rameau, André Campra, Michel-Richard de Lalande, Claude Le Jeune, Michel Pignolet de Monteclair, Pierre-Alexandre Monsigny, Claude Gervaise et anonymes, Carl Maria von Weber, Charles Koechlin, Henri Sauguet…

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Œuvres de Georges Bizet (1838-1875), Emmanuel Chabrier (1841-1894), Claude Debussy (1862-1918), Domenico Scarlatti (1685-1757), Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893), Mikhaïl Ippolitov-Ivanov (1859-1935), Jacques Ibert (1890-1962), Francis Poulenc (1899-1963), Frédéric Chopin (1810-1849), Léo Delibes (1836-1891), Charles Gounod (1818-1893), Jacques Offenbach (1819-1880), Ambroise Thomas (1811-1896), Heinrich Proch (1809-1878), Gustave Charpentier (1860-1956). Janine Micheau, soprano ; Pierre Nerini, violon ; National Symphony Orchestra ; Orchestre de la Société des Concerts du Conservatoire de Paris ; direction : Roger Désormière. 4 CD Eloquence. Enregistrés entre le 15 mai 1947 et le 20 juin 1951 au Kingsway Hall, Londres, et à la Maison de la Mutualité, Paris. Durée totale : 3:50:01

 
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