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Périple amoureux dans l’Autriche de Natalie Bauer-Lechner et de Gustav Mahler

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« L’âme sœur », Natalie Bauer-Lechner & Gustav Mahler. Evelyne Bloch-Dano. Éditions Stock. 431 p. 22 euros. Mars 2021

 

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Miraculeusement préservée, une partie des cahiers de irrigue ce roman, biographie ou essai, c’est selon. Ces précieux écrits nourrissent le voyage que l’auteure, Evelyne Bloch-Dano, entreprend dans le souvenir puissant de , imaginant avec finesse, l’intimité de deux personnalités si profondément attachantes.

intrigue et séduit. Il est vrai qu’Alma Schindler au sujet de laquelle tant d’ouvrages ont été consacrés, a imposé son charisme et refermé l’espace affectif de Mahler qu’elle épousa, brisant net le lien entre son époux et son amie Natalie. Dans ces « jeux » d’amitiés et d’amours, de fidélités et de ruptures, ce livre – et ce n’est pas son moindre intérêt – déroge à l’image habituelle du compositeur qui n’aurait eu qu’une seule muse, alors que bien d’autres femmes ont traversé sa vie. Gustav avait 16 ans et Natalie, 18 ans, lorsqu’ils se sont vus pour la première fois. L’amitié amoureuse qui naît s’insère dans le récit en forme de pèlerinage. En effet, à l’imaginaire d’une relation romancée qui, pour autant, s’appuie sur des faits historiques précis, l’auteure entremêle habilement un retour aux sources nostalgiques de sa propre judaïté. Cet ouvrage traverse ainsi les époques, quête le parfum du tournant des XIXᵉ et XXᵉ siècles et constate amèrement les dégâts du tourisme actuel que l’on croit culturel alors qu’il n’est qu’un avatar onéreux du divertissement de masse.

La biographie de Natalie Bauer-Lechner est instructive car elle accompagne l’évolution de la place de la femme dans la société bourgeoise libérale européenne (le parallèle serait instructif avec, par exemple, une Mélanie Bonis, en France). Le sens de l’Histoire impose une certaine libéralisation du régime impérial alors à bout de souffle. Mariée à 17 ans, Natalie fait preuve d’une indépendance remarquable dans cette société en pleine mutation. L’écriture manie habilement les flash-back et offre de belles pages comme l’exploration des premières années de la vie de Mahler. La description du brassage culturel et linguistique qui révèle l’artiste est juste. De son côté, Natalie, jeune femme privilégiée, étudie avec Josef Hellmesberger et côtoie le gratin de la société viennoise. Altiste et membre du remarquable Quatuor à cordes Soldat-Roeger – formation admirée dès ses débuts par Brahms – elle mène sa propre carrière d’artiste tout en rejoignant Mahler d’une ville à l’autre. Femme, sœur, confidente et mère tout à la fois, elle éduque Gustav et l’auteure reconnaît que « le problème avec les géants, c’est que leur ombre recouvre tout ».

Natalie accompagne Gustav, mais elle ne vit pas avec lui. Elle recueille ses confidences sur ses compositions et observe son ami et brièvement amant, s’éprendre d’autres femmes. Mahler est dévoré par son travail et le récit semble quitter l’instrumentiste pour la prodigieuse destinée du chef d’orchestre et compositeur. Les pages multiplient les anecdotes empruntées aux fameux cahiers de Natalie. Elle subit les échecs de Mahler lorsque ses symphonies sont sifflées. La narration avance ainsi au fil des symphonies, dans le climat estival des compositions, dans l’intimité d’une relation fusionnelle des deux personnages qui, pourtant, n’uniront jamais leur destin. Justine, la sœur de Mahler puis Alma Schindler, à partir de 1902, se chargeront de briser le lien qui semblait indestructible. Natalie et Gustav ne se reverront plus jamais.

L’auteure s’interroge sur les raisons de cette rupture si brutale et définitive. Elle n’épargne pas dont elle évoque longuement la personnalité si puissante, ambitieuse et destructrice et comme l’antithèse absolue de Natalie Bauer-Lechner. Celle-ci est éliminée de la vie de Mahler et elle disparaît des biographies du compositeur. Quel est son état psychologique et que devient-elle ? Au début de la Première Guerre mondiale, elle fait un séjour en hôpital psychiatrique pour cause de dépression, mais elle bénéficie de divers soutiens notamment de la cantatrice Anna von Mildenburg, ex-maîtresse de Mahler. Solitude et féminisme, espoir et aigreur à peine voilée se conjuguent dans l’oubli feutré de la Vienne de « l’Apocalypse joyeuse » comme la surnomma magnifiquement Max Brod. L’Autriche dépecée et ruinée de l’après-guerre devient le tombeau de la plupart des artistes. Vivant d’expédients à Salzbourg, puis de nouveau installée à Vienne, Natalie Bauer-Lechner meurt le 8 juin 1921. Disposerons-nous, un jour, de l’intégralité de ses cahiers, si précieux ? Rêvons un peu après la lecture de ce bel ouvrage.

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« L’âme sœur », Natalie Bauer-Lechner & Gustav Mahler. Evelyne Bloch-Dano. Éditions Stock. 431 p. 22 euros. Mars 2021

 
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