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Dimitris Papaioannou renverse la Biennale de Lyon avec Transverse Orientation

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Villeurbanne . TNP. 3-VI-2021. Biennale de la danse de Lyon. Transverse Orientation. Chorégraphe : Dimitris Papaioannou. Première mondiale. Danseurs : Damiano Ottavio Bigi, Suka Horn.,Jan Möllmer, Breanna O’Mara, Tina Papanikolaou, Lukasz Przytarski, Christos Strinopoulos, Michalis Theophanous. Musique : Antonio Vivaldi. Décors : Tina Tzoka et Loukas Bakas. Composition et design sonore : coti K. Costumes : Aggelos Mendis. Lumière et chef musique : Stephanos Droussiotis. Constructions et inventions : Nectarios Dionysatos et Dimitris Korres

Taureau de Troie pour huit danseurs époustouflants, Transverse Orientation, la dernière création de créée à la Biennale de Lyon distille beauté, sensibilité, rêverie mythologique sur l’humanité réconciliée par les contraires et désorientée par des chemins transversaux, en tableaux dansés, mouvants, vivants, renversants.

La nouvelle création très attendue du chorégraphe grec , dont l’originalité inspirée séduit depuis trente ans, est un temps fort de la Biennale de la danse de Lyon, au Théâtre national populaire. Elle s’intitule Transverse Orientation, et pour cause, les corps des huit danseurs, six hommes, deux femmes, y sont sens dessus dessous. Ils partagent le plateau avec un taureau qui fait figure de cheval de Troie et traverse le spectacle glissé, hissé, d’où les corps qui l’animent se déversent, et dompté par , premier danseur dans cette pièce sur les notes claires, tintinabulantes comme de l’eau de roche, de Vivaldi. Transverse Orientation enchaîne les tableaux vivants avec une grâce incroyable, on a l’impression de voir un Giotto, mais ce n’est pas un cheval que tient le jeune homme nu sur scène, c’est un taureau qu’il apprivoise.

Oui, l’animal est au cœur de cette nouvelle épopée onirique, il nous renvoie à la beauté ambiguë et « brillante » de Phèdre, c’est ce que ce mot veut dire en grec ancien, soit à « la fille de Minos et de Pasiphaé », « celle qui brille pour tous », reine de Crète, quand on admire le lissé des muscles fins de nue toute de blancheur de lait et de vraie rousseur, sublime. On pense aussi et surtout au Minotaure et au labyrinthe de nos désirs, donc à la passion de Pasiphaé, la mère notamment d’Ariane et de Phèdre, pour le taureau blanc plus précisément, qui lui fit accoucher du Minotaure, chimère mi-taureau, mi-homme, comme ici, puisque le taureau est mu sur scène par les corps cachés des danseurs. Tête de taureau, corps d’humains, donc. La passion de Pasiphaé pour le taureau (qui est noir chez Dimitris Papaioannou) lui a été envoyée par Poséidon, vexé, pour se venger. Nous revenons au dieu des mers, à l’eau donc, qui jaillit en billes brillantes synthétiques sur la belle , première danseuse, telle une Vénus boticellienne sortie des eaux.

La danseuse en majesté était déjà omniprésente dans Since she, « Seit sie » en allemand, créé en 2018 pour le Tanzteater Wuppertal Pina Bausch, compagnie dont elle fait partie depuis 2014. C’était le deuxième volet d’une trilogie pour Dimitris Papaioannou (qui dessine toutes ses créations, des esquisses pour inventer, filer vers l’inconscient et s’exprimer par son véhicule phare) qui avait commencé avec The Great Tamer, qui a marqué les esprits, et s’achève aujourd’hui avec Transverse Orientation. Le duo de Since she explorait aussi le nu transformé, l’humain augmenté ou la transhumanité, comme le thème récurrent d’une époque où la technique déforme et métamorphose un monde qui semble s’engloutir.

Toute l’œuvre du chorégraphe, plasticien qui avait orchestré les cérémonies des Jeux olympiques d’Athènes en 2004, est traversée par les arts et la mythologie, donc tâchons de décrire un peu cette merveille de création, en cette Biennale qui avait été reportée, pour cause de pandémie encore (nous n’évoquerons jamais assez l’omniprésence de ce paramètre). Ça jaillit, ça coule, ça puise, ça se déverse du taureau, ça monte dessus, ça se redresse, ça se croise, s’empoigne, se cherche et se trouve, dans une inversion des corps accouplés en duo pour former des chimères justement et marcher animalement sur scène, démentiellement avec une telle virtuosité et beauté de ces danseurs doués qu’on en a le souffle coupé.

C’est prodigieux, il s’agit de le vivre pour y croire, car on entre dans une rêverie dynamique que l’inconscient nourrit, puisant aux sources de l’art et de l’humanité. Les huit danseurs se mettent à nu et donnent tout ce qu’ils peuvent, six hommes, deux femmes, dont la plus âgée arrive à la fin, Vénus hottentote, allégorie de la vieillesse de la femme plus jeune qui vient d’accoucher d’un enfant en pâmoison, debout sur scène dans un dispositif qui fait penser à une coquille (Vénus encore et Madone aussi), passages de la vie à la mort, du destin à la croisée des chemins de traverse. Échelles de Jacob et passerelles d’éternité, ça monte très haut dans ce remue-méninges, ça virevolte.

Il est difficile de donner à voir par l’écriture ces allégories savantes qui hissent la danse au cœur de ce qu’elle aime être, une force de vie, de fécondité tangible, un croisement du sensible et de l’intelligible qui se joue, comme le supposait Kant, dans l’imagination du spectateur, et ne regarde plus que lui et tous les autres à la fois, une force universelle en somme.

Crédits photographiques : © Julian Mommert

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