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Vittorio Forte dans un vibrant hommage à Earl Wild transcripteur

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Transcriptions et paraphrases pour piano d’Earl Wild (1920-2015). Georg Friedrich Haendel (1685-1750) : Air et variations sur « L’Harmonieux forgeron ». Alessandro Marcello (1669-1747) : Adagio du concerto pour hautbois et cordes en ré mineur SF 935. Sergueï Rachmaninov (1873-1943) : Dreams op 18 n° 5 ; Where Beauty dwells op. 21 n° 7 ; The Muse op 34 n°1 ; Floods of Spring op. 14 n° 11 ; Do not grieve op 14 n° 8 ; Sorrow in Springtime op 21 n° 12 ; On the Death of a Linnet op 21 n° 8. Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893) : Dance des petits cygnes, extrait du Lac des cygnes op. 20 ; At the Ball, mélodie op. 38 n° 3. Earl Wild : 7 Études virtuoses sur des chansons populaires de George Gershwin ; Improvisation en forme de thème et trois variations sur « Someone to watch over me ». Vittorio Forte (né en 1977) : Solfeggietto en forme d’improvisation sur un thème de Carl Philipp Emanuel Bach. Vittorio Forte, piano. 1 CD Odradek. Enregistré au studio Odradek « the Spheres » de Pescara en octobre 2020. Textes de présentation en anglais, français et allemand. Durée : 77:33

 

Sous le titre (Re-)visions, le pianiste consacre un album entier aux transcriptions et paraphrases d’.

Relativement peu célébré en Europe, mais adulé outre-Atlantique, l’immense , décédé en 2015, aura traversé tout le dernier siècle musical : il aura joué pour six présidents américains (dont Eisenhower ou Kennedy), côtoyé Rachmaninov ou joué en concerto sous la direction de Toscanini, Stokowski, Copland ou Maderna, entre autres. Pianiste à l’impressionnant bagage technique, d’une curiosité indéfectible pour les répertoires les plus rares, il laisse une abondante discographie où par exemple Scharwenka et Reynaldo Hahn côtoient Chopin et Liszt. Son intégrale des concerti de Rachmaninov sous la direction de Jascha Horenstein (Chandos) demeure incontournable et en tête de la discographie plus d’un demi-siècle . Éminent transcripteur dans la lignée des derniers virtuoses romantiques, il nous offre de très ludiques mais redoutables « re-créations » inspirées entre autres de l’âge baroque, des mélodies de Rachmaninov ou du songbook gershwinien.

En guise d’hommage pour le centenaire de sa naissance, le pianiste , lui consacre ce disque juste paru chez Odradek : les transcriptions très particulières de Wild, tour à tour poétiques enjôleuses ou plus iconoclastes y sont magnifiées, par l’attachante personnalité musicale d’un interprète attentif tant à la réalisation technique qu’à l’ambiance très différenciée de chaque adaptation. Forte n’en est pas à son coup d’essai puisque pour Lyrinx, il avait rapproché dans le domaine les talents de Liszt et… Wild, avec déjà quelques autres relectures de Rachmaninov et quatre des sept études d’après Gershwin au programme !

Le présent récital s’ouvre par une très décorative version, augmentée de diminutions, gammes et traits surnuméraires, de « L’harmonieux forgeron » de Haendel, assez fidèle à l’original mais peut-être un rien démonstrative sous les doigts de l’interprète. Y répond une bien plus sobre et pudique adaptation du célébrissime adagio, extrait du Concerto pour hautbois d’Alessandro Marcello, déjà « transféré » in illo tempore au clavecin par un certain Johann Sebastian Bach.

Mais c’est dans un ensemble de sept mélodies de Rachmaninov (pianiste transcripteur de génie s’il en fut) repensées pour le seul clavier, et significativement titrées en anglais que Vittorio Forte fait vraiment mouche. De l’évocation onirique par le biais d’un piano cristallin (« Dreams ») à la puissance quasi symphonique de « Floods of spring », de la nostalgie impalpable (« The Muse ») à la discrète émotion de « On the death of a linnet » , s’établissent un subtil jeu de miroirs, une véritable Stimmung entre compositeur original, adaptateur et interprète : si Vittorio Forte veille au profilage des contours mélodiques, il reste tout aussi attentif aux voix secondaires et magnifie les entrelacs ou les arabesques surajoutés de l’accompagnement (Where beauty dwells), avec une main gauche impériale. « Do not grieve » prend des allures de consolation lisztienne, par la délicatesse des plans sonores et le raffinement des nuances. Le spleen presque morbide de « Sorrow in the spring time » donne l’illusion d’un piano quasi liquide par l’immatérialité du toucher. Les deux arrangements d’après Tchaïkovski sont de la même eau, même sil nous est permis de préférer le lyrisme nimbé de réelle tristesse d’« At the ball » à l’articulation un rien gourmée de la brève et très connue danse de l’acte II du Lac des cygnes.

Le versant Gershwin du présent récital pourra sembler un rien plus disparate. Vittorio Forte individualise à l’envi chacune des Sept études d’après des mélodies populaires du compositeur américain, et y évite toute superficialité, toute approche standardisée ou toute débauche d’effets faciles : un standard aussi célèbre que « I got rythm » en redevient irrésistible. C’est donc la variété qui prime entre un « Embraceable you » d’un flamboyant romantisme, un « O lady be good » très jazzy ou un « Fascinating rythm » d’un chic fou. Au fil de l’improvisation plus tardive (1990) en forme de thèmes et variations sur « Someone watch over me », Vittorio Forte joue la carte de l’humour et de la caricature un rien grinçante au fil des humeurs vagabondes : nous passons sans état d’âme d’une barcarolle aux irréelles notes répétées évoquant la mandoline à une bossa nova stylisée, ou à un tango argentin combinant en une incroyable pirouette la Fugue en ut mineur du premier livre du Clavier bien tempéré à la mélodie originale, avant de couper court à tout débat par une ironique gamme descendante ! Le pianiste se joue de toutes ces acrobaties techniques et stylistiques avec une ébouriffante liberté de ton et le sourire narquois d’une insolente virtuosité.

De même, pour ponctuer ce récital, il se risque à son tour non sans une certaine auto-dérision au même exercice personnel autour d’un solfegietto de Carl Philipp Emanuel Bach (un maitre à penser auquel il a consacré un formidable et inventif disque pour le même label) et conclut ce récital un peu comme il l’avait abordé, dans l’évocation d’un monde ancien et baroque revu et corrigé à la lueur du dernier siècle.

Un enregistrement remarquable à la fois par la grande classe des interprétations, et par le fini très léché de la technique instrumentale.

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Transcriptions et paraphrases pour piano d’Earl Wild (1920-2015). Georg Friedrich Haendel (1685-1750) : Air et variations sur « L’Harmonieux forgeron ». Alessandro Marcello (1669-1747) : Adagio du concerto pour hautbois et cordes en ré mineur SF 935. Sergueï Rachmaninov (1873-1943) : Dreams op 18 n° 5 ; Where Beauty dwells op. 21 n° 7 ; The Muse op 34 n°1 ; Floods of Spring op. 14 n° 11 ; Do not grieve op 14 n° 8 ; Sorrow in Springtime op 21 n° 12 ; On the Death of a Linnet op 21 n° 8. Piotr Ilitch Tchaïkovski (1840-1893) : Dance des petits cygnes, extrait du Lac des cygnes op. 20 ; At the Ball, mélodie op. 38 n° 3. Earl Wild : 7 Études virtuoses sur des chansons populaires de George Gershwin ; Improvisation en forme de thème et trois variations sur « Someone to watch over me ». Vittorio Forte (né en 1977) : Solfeggietto en forme d’improvisation sur un thème de Carl Philipp Emanuel Bach. Vittorio Forte, piano. 1 CD Odradek. Enregistré au studio Odradek « the Spheres » de Pescara en octobre 2020. Textes de présentation en anglais, français et allemand. Durée : 77:33

 
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