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Clarté et équilibre de l’Eroica par les Siècles

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Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Symphonie n° 3 op. 55 “Eroica”. Étienne Nicolas Méhul (1763-1817) : Ouverture des Amazones ou La Fondation de Thèbes. Les Siècles, direction : François-Xavier Roth. 1 CD Harmonia Mundi. Enregistré à la MC2, Grenoble et au Théâtre municipal de Tourcoing et à la Maison de l’ONDIF, à Alfortville entre mars et septembre 2020 (Beethoven) et à La Seine Musicale, Boulogne-Billancourt, en février 2020. Notice en français, anglais et allemand. Durée : 54:13

 

Nombre d’orchestres sur instruments d’époque se sont emparés de l’univers beethovénien. Après la Symphonie n° 5, offrent une lecture d’une grande intensité de la Symphonie dite “Eroica”.

Nous sommes à l’écoute d’une lecture « historiquement informée » dont le chef d’orchestre explique les concessions faites à cette authenticité (illusoire) : le diapason (430), la copie d’instruments anciens, l’ajout de contrebasses pour donner une assise très française (héritage de la tradition d’Habeneck qui diffusa les symphonies de Beethoven dans notre pays). Voilà une interprétation très personnelle, en vérité – les deux premiers accords arpégés interpellent immédiatement l’auditeur qui s’interroge quelques secondes sur la qualité de la mise en place – car elle joue sur les deux tableaux, à savoir la clarté et la grandeur, deux notions souvent antinomiques dans l’interprétation sur instruments d’époque.

Cette lecture révèle un équilibre délicat à maintenir. En effet, la modération dans le nombre des pupitres de violons – lesquels sont, de fait, obligés de donner le maximum de son – l’exploitation extrême des dynamiques (tout en contenant les cuivres) et la mise à profit mesurée des dissonances provocatrices de l’écriture s’ajoutent à l’absence de vibrato. Celui-ci est certes jugé contraire au dogme baroque, mais il contraint, paradoxalement, à appuyer le chant et provoque un souffle court dans les fins de phrases : il faut bien combler l’absence de longueur de son.

La réalisation de la Marche funèbre est caractéristique de cette rigueur sans beaucoup de liant, avec son double piano introductif et le sforzando à la sixième mesure, qui devient comme un coup de projecteur sans réelle signification. Il est étonnant de revendiquer une liberté de ton et un orchestre dont les pupitres possèdent une personnalité et une verve certaine sans prendre le risque de déroger à l’édition de Jonathan del Mar chez Bärenreiter, la “bible” instituée depuis deux décennies grâce en partie à Claudio Abbado. Car s’il existe un espace où l’on attend d’être surpris voire choqué, c’est bien dans l’écoute des lectures « musicalement informées » depuis Hogwood, Brüggen, van Immerseel, Savall et Gardiner, entre autres.

Ce soin apporté à la définition de la polyphonie sous la baguette de estompe bien des audaces, d’autant plus que la captation de la symphonie a été réalisée à deux époques et dans deux acoustiques différentes. Pour autant, l’interprétation demeure séduisante à bien des égards, aussi bien dans la mise en place au début du Scherzo que dans l’intelligente reprise proposée avec une verve croissante d’intensité. Remarquable, aussi, la performance des cors dans le Trio, comme s’ils annonçaient ceux du Freischütz. À contrario, la lecture cède parfois à des tempi de plus en plus rapides et à des fortes qui saturent. Les dernières mesures du Scherzo et le début du Finale, plus encore, se raidissent tant la nervosité des attaques empêche que l’énergie se projette.

Comme nombre de ses confrères, veut témoigner du génie révolutionnaire de Beethoven quand il évoque les interprètes de son temps : « de vrais aventuriers doublés de musiciens complets ». Révolutionnaire, Beethoven le fut assurément. Et il y a quelque chose de berliozien dans la démarche de cet orchestre, il est vrai excellent dans l’interprétation de la musique du compositeur français, lui-même commentateur avisé des symphonies de Beethoven. Mais réduire Beethoven à cette seule qualité de génial précurseur, c’est lui refuser le regard compatissant ainsi que l’espoir qu’il portait en l’humanité douloureuse.

La tragédie pré-berliozienne irrigue la partition des Amazones ou la Fondation de Thèbes, ouvrage de Méhul, créé en 1811. La force dramatique de l’écriture n’évite pas nombre de boursouflures comme ces accords répétés à l’envi, cette grandiloquence souvent vide et marquée par le souvenir des pompeuses célébrations révolutionnaires puis napoléoniennes. traduisent cette œuvre en miroir de la Symphonie “Eroica”, soulignant le raffinement de l’orchestration qui annonce un romantisme à naître. Un choix des plus habiles.

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Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Symphonie n° 3 op. 55 “Eroica”. Étienne Nicolas Méhul (1763-1817) : Ouverture des Amazones ou La Fondation de Thèbes. Les Siècles, direction : François-Xavier Roth. 1 CD Harmonia Mundi. Enregistré à la MC2, Grenoble et au Théâtre municipal de Tourcoing et à la Maison de l’ONDIF, à Alfortville entre mars et septembre 2020 (Beethoven) et à La Seine Musicale, Boulogne-Billancourt, en février 2020. Notice en français, anglais et allemand. Durée : 54:13

 
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