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Mantra de Stockhausen, ou la liturgie de la forme

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Karlheinz Stockhausen (1928-2007) : Mantra (1969-1970). Jean-Frédéric Neuburger, piano ; Jean-François Heisser, piano ; Serge Lemouton, électroniques. 1 CD Mirare. Enregistré du 12 au 16 décembre 2019 au conservatoire de Puteaux. Notice en français, anglais et allemand. Durée : 68:00

 

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Happening seventies, mariage Orient-Occident, perception temporelle renouvelée, voyage cosmique, Mantra est tout cela, une œuvre intime aux dimensions du macrocosme. Trois ministres précis et inspirés célèbrent cette œuvre unique aux accents vintage : deux au piano et aux percussions, un troisième à l’électronique. Un événement, cinquante ans après sa création au début des années 1970.

Écouter Mantra exige une grande disponibilité, c’est-à-dire un calme parfait et une ouverture à ce qui arrive, sans crainte de la répétition ni de l’absence de développement. Car le principe du mantra, formule sacrée dans l’hindouisme, est sa redite à l’infini. Ici, l’invocation devient formule mélodique à deux voix. Le compositeur la fait varier mais ne s’en éloigne jamais. Ainsi Mantra inaugure-t-elle la dernière période de Stockhausen, marquée par ce qu’il appelle la Formelkomposition, « composition avec formule(s) », avatar de la musique sérielle. Ivanka Stoïanova en donne une définition : « La formule n’est absolument pas un matériau thématique figé qui participe au tissu symphonique narratif, mais une sorte de code génétique à possibilités illimitées qui produit des processus pluridimensionnels et spatiaux. » ( / Je suis les sons…) Au départ donc, une série de treize notes – celles de la gamme chromatique, la dernière répétant l’initiale – facilement mémorisable. Les différents paramètres de ce noyau garant de la macroforme vont être transformés et additionnés d’inserts.

Treize grandes sections. Comme l’indique son titre, le premier, « Introduction et formule », est l’exposition de la formule mélodique de treize sons par le premier piano, après deux mesures d’introduction, à la voix supérieure et simultanément en miroir à la voix inférieure. Cet énoncé sera varié treize fois. Ce qui frappe d’emblée, c’est l’expressivité de cette musique. Une musique venue d’on ne sait où, mais écrite comme dans l’urgence. Une musique impersonnelle et ascétique en même temps, dont l’écriture stricte se déploie dans un système clos. Une musique tantôt heurtée, tantôt dilatée, toujours concentrée jusqu’à l’obsession.

« Accord marqué » en résume bien l’esprit : d’une longueur exceptionnelle (10’17), il construit progressivement sa dramaturgie en entrecoupant les accords et arpèges aux pianos de claquements de wood-blocks et de cymbales orientales. Le tout aboutit à un climax fait de répétitions avant de retomber dans les nappes des timbres modifiés par des modulateurs en anneaux. L’électronique se fait donc la chambre d’écho des deux instruments classiques sonnant parfois comme un gamelan, tandis que les percussions les accompagnent et structurent le discours, en particulier dans « Trille »; un voyage interstellaire, ainsi que le signale dans la notice. Les deux pianistes, en parfaite osmose, sont d’une précision métronomique, car Mantra, œuvre mixte, est avant tout une pièce pour deux pianos.

On n’apprivoise pas Mantra, c’est elle qui soumet l’auditeur à son pouvoir hypnotique. Le silence semble aussi important que la musique, tout comme l’espace qui autorise le mouvement des planètes. Stockhausen se pensait en médium d’une musique issue d’un principe unique. Jean-François Hesser, et embarquent pour cette véritable odyssée avec la rigueur, la liberté et la gourmandise qui font de cet enregistrement une totale réussite.

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