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Dans Prokofiev, les Visions fugitives mais pérennes de Marcos Madrigal

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Sergueï Prokofiev (1891-1953) : Visions fugitives op. 22 ; Sonates pour piano n° 5 op. 38 et n° 7 op. 83. Marcos Madrigal, piano. 1 CD Artalinna. Enregistré à l’église évangélique St John d’Oxford, en Grande-Bretagne, en août et septembre 2018. Notice en anglais, français, allemand et italien. Durée : 60:48

 

Après un remarquable premier album consacré à des œuvres de son compatriote cubain le compositeur Ernesto Lecuona, le pianiste a choisi un programme autour de Prokofiev. La confirmation, au disque, d’une personnalité originale et puissante.

À pas feutrés et dans un geste délicat, comme s’il entrouvrait une porte, nous offre des Visions fugitives captivantes. Le Steinway lumineux, magnifiquement réglé, aux aigus et mediums splendides, mais aussi d’une longueur de son rare, est porté par l’acoustique saisissante de clarté de l’église d’Oxford. Disposant de tels atouts, l’interprète crée une succession d’atmosphères envoûtantes nourries des styles de l’époque de la composition achevée en 1917. Le mélange des timbres, tour à tour feutrés et brusquement éclatants dans une irisation de couleurs, est unique dans la discographie. La variété des attaques, allant de la plus extrême précision à un relâchement contrôlé (n° 4) est un véritable échantillonnage des possibilités du clavier traité également dans sa version originelle percussive, à la manière d’un xylophone ou d’un vibraphone. Le caractère funambulesque de ces miniatures (n° 16, n° 17) n’altère pas la qualité du toucher, soucieux de détacher les voix avec élégance (n° 18). Nous sommes dans une musique pure dont la dernière page retourne aux rêveries d’où elle avait émergé quelques minutes plus tôt.

La Sonate n° 5 est tout aussi réussie. La finesse et la distinction presque “française” de cette partition de 1923 – la seule sonate qui ait été composée en dehors de la Russie – évoque les influences parisiennes dont celle de Poulenc, l’ami partenaire au jeu des échecs. La respiration de cette œuvre austère, monochrome par plusieurs aspects, se définit, ici, par la légèreté et la souplesse du toucher. Marcos Madrigal n’hésite pas à modifier quelques nuances et accents de la partition afin que la logique de son interprétation demeure cohérente. Le chant de l’Andantino est à ce point articulé que l’on a presque l’impression d’une version à deux pianos. Atteindre ce niveau de qualité de jeu tout en restituant la dimension sensuelle de l’écriture n’est pas donné à tous les pianistes. Le finale, petite “danserie” dans le prolongement des Visions fugitives, ne tourne pas à l’obsession mécanique comme dans bien des versions. Ici, les variations sont comme des digressions inattendues, canalisées par une pulsation qui n’est pas sans rappeler la Sonate de Bartok.

Œuvre emblématique de l’écriture de Prokofiev – et, pour cette raison, la plus jouée – la Sonate n° 7 passionne également par la diversité de ses lectures. Aucune ne prétend détenir la vérité. De fait, certains interprètes la jouent « salement » parce que ce piano peut aussi devenir une arme froide, brutale, “anti-musicale”. D’autres, à l’instar de Marco Madrigal, lui retirent une part de sa puissance belliqueuse historique. L’interprète utilise à nouveau toutes les ressources de son Steinway pour un travail d’articulation sur la polyphonie. Il “accroche” littéralement l’harmonie distendue qui peut faire croire à une certaine atonalité. Il joue aussi de la massivité sonore, s’intéressant aux jeux de rythmes et de timbres, délaissant, en partie, le propos de l’œuvre. L’Allegro inquieto l’est peu et chacune des deux apparitions de l’intermède Andantino supporte une baisse de tension. La musique devient “belle”, mais oublieuse de la barbarie en ce début d’année 1942. L’Andante caloroso, véritable ballade lyrique en forme de valse dissimule les échos du glas en son centre. Marco Madrigal le joue de manière rectiligne, les basses “grasses” n’exprimant guère une souffrance haletante “sèche”. Tout juste Precipitato – mais tant de pianistes se risquent à des concours de vélocité ! – le finale s’épaissit. La terreur et l’héroïsme promis auraient mérité un élan plus à même de porter un message d’épuisement. Cet album est chaudement recommandable pour des Visions Fugitives d’anthologie et une Sonate n° 5 marquante.

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Sergueï Prokofiev (1891-1953) : Visions fugitives op. 22 ; Sonates pour piano n° 5 op. 38 et n° 7 op. 83. Marcos Madrigal, piano. 1 CD Artalinna. Enregistré à l’église évangélique St John d’Oxford, en Grande-Bretagne, en août et septembre 2018. Notice en anglais, français, allemand et italien. Durée : 60:48

 
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