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Roland Daugareil, solo d’orchestre

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Après vingt-cinq ans à l’, quitte la formation en ce début de saison. L’occasion pour nous de revenir sur une carrière marquée par le poste de premier violon dans les meilleurs orchestres français et la rencontres des plus grands artistes de son temps.

ResMusica : Très jeune, vous débutez dans la musique de chambre et semblez vous orienter vers une carrière de soliste. Mais rapidement, vous intégrez l’Orchestre de l’Opéra de Paris…

: Lorsque j’ai fini mes études au Conservatoire, j’avais pour projet d’enseigner à Bloomington, dans l’Indiana, et faire un artist diploma tout en devenant assistant d’un professeur très connu là-bas. Mais des obligations m’ont retenu en France et je me suis présenté au poste de second violon solo de l’Opéra de Paris, où j’ai pris place aux côtés de mon professeur, . Puis très rapidement, celui-ci a eu besoin d’une année sabbatique et m’a alors laissé seul pour le grand spectacle de à Paris : la création de Saint-François d’Assise de Messiaen. Pendant plusieurs mois, je me suis retrouvé en tête à tête avec le chef, son assistant et le compositeur lui-même, travail absolument passionnant pour un gamin comme moi à l’époque !

RM : Malgré ces projets, vous démissionnez rapidement…

RD : En parallèle de mon contrat à l’Opéra, j’avais continué non seulement à jouer en quatuor, mais aussi à passer de nombreux concours internationaux. J’ai fini par gagner un Premier Prix, sans pouvoir faire le moindre concert offert par cette victoire, à cause de ma présence nécessaire à Paris. Après la création de Saint-François, Ozawa m’a donc incité à réfléchir à ma carrière autrement et j’ai démissionné pour le suivre plusieurs fois au Japon. Cela m’a permis de jouer des œuvres concertantes et de devenir plus médiatique, jusqu’à me retrouver en couverture d’un grand journal avec le chef, visibilité très importante par la suite pour réaliser mon rêve : l’achat d’un violon de renom.

Depuis toujours, j’ai souhaité acquérir un grand instrument, objet d’autant plus important pour moi que je suis issu d’une famille d’ébéniste et avais eu dans ma jeunesse l’idée d’intégrer l’École Boulle. La musique m’a convié vers un autre chemin, mais j’ai toujours voulu garder le contact avec le bois, d’où sans doute l’envie profonde de jouer sur un instrument du passé. Ce projet a pu se réaliser grâce à Ozawa, qui m’a permis de trouver de l’aide chez un mécène japonais et d’acquérir mon Stradivarius « Txinka » de 1708, à une époque où jouer sur un tel instrument n’était réservé qu’à une poignée de musiciens dans le monde. Le mécène ne m’a par la suite jamais demandé d’argent, mais beaucoup de présence au Japon, avec des cycles de vingt-et-un concerts en dix-huit jours, donc des journées où je jouais l’après-midi et le soir.

RM : Après cette période de soliste au Japon, vous revenez en France ?

RD : Pendant ma période japonaise, Ozawa projetait de créer un très grand orchestre et d’y intégrer beaucoup de musiciens internationaux. Cela ne s’est pas concrétisé et il est resté à Boston, donc je suis rentré en France et ai trouvé le poste de premier violon au Philharmonique de Radio France, avec à sa tête Marek Janowski, qui m’a laissé organiser mon temps afin de pouvoir encore être parfois au Japon. Après six ans, la question de reprendre une carrière de soliste s’est à nouveau posée et s’est partiellement réalisée grâce à l’Orchestre National de Bordeaux-Aquitaine et Alain Lombard.

Celui-ci m’a appelé avec d’autres musiciens, dont à nouveau , et en plus de devenir violon solo de l’orchestre, j’ai pu participer à ces grandes années bordelaises en enregistrant une quarantaine de disques, dont les ouvrages de Chausson et Lalo, qui reste sans doute mon album favori parmi mes réalisations. C’est aussi à cette période que j’ai pu constituer le Trio Sartory avec Étienne Péclard et Tasso Adamopoulos ; trio avec lequel nous étions souvent un éclaireur ou accompagnateur des tournées de l’ONBA, dans lequel je jouais en même temps. Nous y ajoutions régulièrement d’autres musiciens pour en faire un ensemble à géométrie variable, avec par exemple les pianistes Duchâble ou Pennetier.

C’est aussi à cette période que j’ai rencontré , qui est tombé en affection pour moi et m’a alors très régulièrement proposé d’être son premier violon invité, par exemple lorsqu’il allait diriger avec plusieurs grands orchestres des pièces comme Ein Heldenleben de Strauss.

RM : Puis Lombard quitte Bordeaux et vous entrez à l’

RD : En effet, après plusieurs combats houleux, Lombard est parti avec pertes et fracas et les conditions pour rester à Bordeaux devenaient compliquées, donc je suis revenu à Paris et suis entré en 1996 comme premier violon solo à l’Orchestre de Paris, poste auquel j’étais encore aujourd’hui. J’aurais d’ailleurs dû quitter l’ensemble dès janvier 2020, mais le Covid-19 et le fait que l’orchestre perde deux autres chefs d’attaque récemment a prolongé mon mandat jusqu’à cette rentrée de septembre 2021, d’autant que je voulais aussi quitter le public, chose impossible ces derniers mois.

Ce dernier programme a été pour moi très marquant, déjà parce qu’il s’agissait d’un concert d’ouverture avec le retour du public dans une Philharmonie à jauge presque complète, mais aussi parce qu’après les deux soirs à Paris, nous jouions le vendredi à l’Église de Saint-Jean-de-Luz. Or, il y a presque cinquante ans, j’ai justement fini le Festival de l’Académie de Ravel au même endroit et à la même date, avec Tzigane de Ravel ! Cette fois, je n’ai rien organisé moi-même et il est évident que ce programme entièrement autour de Ravel n’était pas fait pour valoriser ma partie, ce qui a d’ailleurs déçu certains musiciens, qui auraient aimé m’entendre dans une vraie œuvre concertante. Mais je l’ai accepté avec plaisir, à cause de ce fait extraordinaire d’interpréter pour mon départ le compositeur dans le lieu qui m’avait entendu faire mes débuts.


RM : A l’heure de ce bilan, quels sont vos plus grands souvenirs ?

RD : Je n’ai que de grands souvenirs en tête, de New-York à Tokyo, de Boulez à Blomstedt, d’Ozawa à Giulini ou plus récemment Salonen ou Järvi, Paavo comme Neeme. Concernant les œuvres, j’ai dû interpréter plusieurs fois toutes les plus grandes pièces du répertoire et suis surtout marqué par la qualité de travail de grands vieux maîtres comme Blomstedt ou Solti. Ma première rencontre avec Karajan est aussi un souvenir fort, d’autant qu’à l’époque, jeune blanc bec, je n’hésitais pas à demander aux chefs si après les répétitions, je pouvais jouer avec eux un concerto afin d’avoir leur avis.

J’ai vécu des moments particulièrement privilégiés avec des artistes dont la vision musicale, sur les couleurs de l’orchestre ou sur la portée du discours, était absolument passionnante. Certains m’expliquaient en plus, à partir du moment où j’ai eu mon Stradivarius, que je jouais sur un instrument très difficile sans m’en servir en monologue comme beaucoup de solistes, puisque j’avais au contraire cette particularité du dialogue grâce à ma culture de l’orchestre et du quatuor.

RM : Et maintenant que vous avez quitté l’Orchestre de Paris, quelles sont vos perspectives ?

RD : Tout d’abord, je ne me sens pas retraité du tout et compte bien profiter de mes dernières années de musicien ! J’ai vécu tellement de choses au niveau de l’orchestre, et l’Orchestre de Paris est maintenant sur de tels rails avec la dynamique de la Philharmonie et son nouveau directeur musical, que je peux partir sereinement et profiter des années à venir. L’avenir est donc ouvert, mais ma première idée est de me concentrer sur la musique de chambre et l’enseignement. Sur ce dernier point, qui reste pour moi primordial, j’avais en plus du Conservatoire de Paris beaucoup de demandes de l’étranger, impossibles à honorer et maintenant envisageables, donc il n’est pas exclu que je retourne une année à Tokyo où se trouve ma fille actuellement. J’avais aussi développé au Pays-Bas le fait de coupler l’enseignement à de longs week-ends de Classes de Maîtres pour les hauts niveaux, ainsi qu’à des concerts le soir où professeurs et élèves jouent ensemble. J’espère pouvoir reprendre ces programmes !

Crédits photographiques : © Mathias Benguigui Pasco and Co / Orchestre de Paris

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