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Ouvertures de saison substantielles et éclectiques à l’Atelier Lyrique de Tourcoing

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Tourcoing. Week-end « Ouvertures ». 25-IX-2021.

16 heures. Grande Salle du MUba Eugène Leroy. Albert Roussel (1869-1937) : Quatuor à cordes en ré majeur op. 45. Claude Debussy (1862-1918) : Quatuor à cordes un sol mineur. Quatuor Métamorphoses

18 heures. Église Saint-Christophe. Diego Ortiz (1510-1570) : Recercada segunda. Barbara Strozzi (1619-1677) : Salve Regina ; Ô Maria. Luigi Rossi (1597-1653) : Passacaglia del signor Luigi. Claudio Monteverdi (1567-1643) : Il Pianto della Madonna sopra il Lamento d’Arianna. Tarquinio Merula (1595-1665) : Hor che tempo di dormire. Giovanni Girolamo Kapsberger (1580-1651) : Passacaille. Girolamo Frescobaldi (1583-1643) : Toccata terza per clavicembalo. Giovanni Felice Sances (1600-1679) : Stabat Mater. Maïlys de Villoutreys, soprano ; ensemble ACTE 6

20 h 30. Théâtre municipal Raymond Devos. « Per l’orchestra di Dresda ». Jan Dismas Zelenka (1679-1745) : Ouverture en fa majeur ZWV 188, extraits ; Sinfonia de l’oratorio « I penitenti al sepolcro del Redentore » ZWV 63. Antonio Vivaldi (1678-1741) : Concerto en sol mineur « per la sua altezza reale di Sassonia » pour violon, trois hautbois, deux flûtes à bec et cordes RV 576 ; Concerto en ré majeur pour deux violons, deux hautbois et cordes RV 564a. Georg Philipp Telemann (1681-1767) : Concerto en fa majeur pour violon, deux cors, deux flûtes deux hautbois et orchestre TWV 51:F4. Johann Friedrich Fasch (1688-1758) : Suite en si bémol majeur pour deux orchestres KWV K/B 1 : ouverture. Johann David Heinichen (1683-1729) : Concerto grosso en fa majeur pour flûte(s), deux cors, trois hautbois, violon solo et cordes. Les Ambassadeurs – La Grande Écurie, direction : Alexis Kossenko

L’Atelier Lyrique de Tourcoing invite le public à venir découvrir artistes et programmation de la nouvelle saison, en ce dernier week-end de septembre, avec un florilège de concerts gratuits.

Le prometteur confronte Roussel et Debussy

Les Métamorphoses ont, conformément à leur patronyme, connu d’incessants changements d’effectif depuis leurs récents débuts : ces temps derniers, Rachel Sintzel, second violon, a laissé son pupitre à Pierre Liscia-Beaurenaut et la violoncelliste d’origine Alice Picaud souffrante, est remplacée transitoirement ces dernières semaines par Alexis Derouin, de sorte qu’il ne reste cette après-midi de la distribution d’origine, que la première violon, Mathilde Potier. Mais à vrai dire, vu la maturité musicale des quatre instrumentistes, et leur intense activité ces derniers mois, et aussi vu l’évident rôle stabilisateur du superbe altiste Jean-Baptiste Souchon, ces changements structurels ou plus circonstanciels n’affectent en rien le résultat musical, d’une intense probité intellectuelle, d’une réalisation factuelle exemplaire et d’une grande netteté, malgré un engagement de tous les instants.

Il est passionnant de redécouvrir sous ces jeunes archets inspirés, l’unique et magistral Quatuor à cordes opus 45 d’, génie du lieu puisque natif tourquennois. Composé immédiatement après la célèbre Symphonie n° 3, en 1931-32, ce chef-d’œuvre méconnu est de la même eau, coulé dans un néo-classicisme formel d’airain (la fugue du final !), et porte la griffe du maître par ces formules rythmiques lapidaires et obsessionnelles (envoi des temps extrêmes, scherzo) ou par ces motifs mélodiques immédiatement reconnaissables par leur balancement d’intervalles autour d’une note pivot (exorde du premier temps). Les Métamorphoses en exaltent l’énergie pulsionnelle des temps vifs, remarquables de fraicheur et de gradation dynamique grâce à la précision des coups d’archet et à la cohérence quasi symphonique des quatre cordes, mais n’oublient pas le serein lyrisme de l’Adagio, sans doute un des plus expressifs mouvements lents rousséliens. Dans le Finale dense et abrupt, mené tambour battant, la trame polyphonique pourtant touffue reste en permanence aérée et ductile, malgré l’acoustique très généreuse de la salle du MUba.

Le Quatuor de Debussy, de quarante ans antérieur, bénéficie de la même approche analytique et instinctive à la fois. Les dérives cycliques au fil des mouvements des principaux jalons thématiques sont soulignées sans excès, de même sont mises en valeur toutes les audaces mélodiques ou harmoniques de l’écriture grâce cette approche mixte, partagée entre enthousiasme juvénile et mature réflexion. L’articulation est tranchante dans un premier temps vraiment « animé et très décidé » comme l’indique la partition. Si le Scherzo, certes ludique et bourré d’humour nous apparaît un peu précipité – notamment les pizzicati du second violon – (il sera redonné avec plus d’à-propos en bis), le mouvement lent s’avère le cœur extatique de tout le concert, avec cette progression dynamique menant à un intense climax émotionnel, presque insoutenable par son déchirant spleen. Quant au Finael, il est habilement mené à la fois par une parfaite maîtrise des plans sonores et par la cinétique des tempi parfaitement bridés dans leur irrépressible dynamique. Sans aucun doute, voici un nouveau jeune quatuor à cordes français à suivre et un nom à retenir.

L’ et dans une émouvante évocation mariale péninsulaire

En l’église Saint-Christophe, c’est un plaisir de retrouver une heure plus tard, une habituée de l’Atelier Lyrique, , bien connue pour ses multiples collaborations notamment dans le monde de la musique baroque (entre autres avec l’ensemble La Rêveuse). L’ de et , prix de la Résidence-tremplin Jean-claude Malgoire 2022, lui offre une réplique aussi attentive que recueillie dans ce répertoire sacré italien.

Il s’agit ici d’une reprise en concert d’un récital déjà gravé, lors d’une prestation publique à Deauville, par B-Records en 2015 avec L’ensemble Desmarest. Cette fois La direction artistique de ce projet est confiée à , depuis sa viola da spalla, nouveau venu tout comme l’irréprochable continuiste au violone.

L’une des très bonnes idées de ce parcours est d’avoir programmé de courts interludes instrumentaux, variés tant par leur origine que par leur distribution : chaque soliste est à tour de rôle sollicité et mis en valeur. Les violes nous gratifient d’emblée, après l’intonation grégorienne a capella du Salve regina, d’un riccercare (basé sur la chanson Doulce mémoire) de Diego Ortiz, d’une belle teneur expressive malgré quelques minimes incidents de sonorités. Plus loin, , très en verve aux claviers, livre ses visions de la Passacaille, auto-portrait musical de Luigi Rossi, ou de la troisième Toccata du premier livre de Girolamo Frescobaldi. Moins convaincant, Marc Wolff à l’archiluth, y va de sa version un peu timorée d’une autre passacaille, due au Vénitien d’adoption, maître diabolique de l’archiluth et du chitaronne : Giovanni Kapsberger.

Au plan vocal, le récital est arcbouté entre deux splendides motets de , compositrice décidément des plus inspirées durant le premier âge d’or baroque vénitien : sa version monodique du Salve Regina, modèle de rhétorique musicale et de figuralisme, par ses retards, chromatismes, ou ses soupirs discursifs est un modèle du genre. Le bien plus jubilatoire O Maria ponctue, cette belle et grande heure de musique baroque italienne, après un imposant parcours. L’agilité dans l’ornementation, la pureté d’intonation de Maïlys de Villoutreys, doublée d’une exquise musicalité y font toujours mouche.

Sont surtout évoquées au cœur du récital, les douleurs mariales, avec la centrale Pianto de la Madonna de Claudio Monteverdi, célèbre adaptation spirituelle, au sein du recueil de la Selva Morale, du fameux lamento d’Arianna : il s’agit bien sûr ici d’une longue plainte de la Vierge, vécue ici à la première personne, sur la dépouille de son Fils mort en Croix, aussi bouleversante par les divers registres émotionnels sollicités face à la disparition d’un fils aimé, que par le contexte du drame sacré qui s’est joué. La soprano y est saisissante de théâtralité véhémente et d’engagement presque opératique.

Enchaînée l’évocation du temps de la Nativité, avec la berceuse «Hor che tempo di Dormire» du Crémonais Tarquinio Merula, laisse perler, par ses phrases lascives, données obsessionnellement en boucles, sur le balancement d’un simple ostinato de deux notes aux violes, l’angoisse de la Vierge face à l’insomnie et au tragique destin promis à son fils. Cette page originale et saisissante avait été popularisée voici trente ans par Montserrat Figuerras et Jordi Savall, qui l’hispanisaient quelque peu. Notre soliste retrouve des teintes plus idoines, sombres et dramatiques au fil de cette invocation nocturne aux allures presque funèbres, et en renforce l’expression dynamique par une lente procession depuis le fond de la nef de l’église jusqu’à son transept.

Autre moment fort, le Stabat Mater de Giovanni Felice Sances est conçu telle une pathétique cantate a voce sola, alternant récitatifs et airs – conçus surtout comme autant de passacailles tortueuses. L’utilisation très diversifiée du trio de violes (avec à l’occasion de saisissants pizzicatti) permet de varier les ambiances au sein de cette page intéressante mais un peu répétitive dans ses procédés.

On l’aura compris tout le poids émotionnel, artistique et spirituel repose sur l’extraordinaire talent de Maïlys de Villoutreys à la voix suave et céleste, intrinsèquement splendide mais peut-être juste un soupçon trop droite et « septentrionale » de couleur dans ce répertoire italien, réclamant peut-être un timbre un peu plus solaire.

La célébration publique des noces des Ambassadeurs et de la Grande Écurie et la Chambre du Roy

Il y a presque quatre ans, disparaissait brutalement Jean Claude Malgoire, à la fois cheville ouvrière de l’Atelier Lyrique de Tourcoing et fondateur dès 1966 de la grande Ecurie et la Chambre du Roy, ensemble attaché à l’institution. fut nommé à sa succession, mais avait fondé de sa propre initiative, en 2010, ses Ambassadeurs, déjà remarqués par plusieurs enregistrements importants. Il semblait logique que sur le plan logistique et organisationnel, les deux entités aient été appelées à collaborer puis à fusionner.

« Per l’orchestra di Dresda » le titre est inspiré de la dédicace du preto rosso – pour son célèbre concerto RV 577 – non retenu ce soir! – à la phalange saxonne : lointain ancêtre de l’actuelle Staatskappelle, et véritable armada des meilleurs instrumentistes de son temps, extraordinaire tant par sa qualité que par son effectif pléthorique. en tente une restitution très festive ; jugez plutôt : six hautbois, quatre bassons (dont un incroyable gran fagotto haut de plusieurs mètres !) deux traverso, deux cors, deux clavecins, un théorbe, et un effectif d’une trentaine de cordes en conséquence, particulièrement renforcé dans les registres graves. Le tout sonne avec une richesse et plénitude harmonique rare, mais dans une dynamique hélas rabotée, malgré la présence d’un imposant paravent, par l’acoustique très sèche du théâtre municipal Raymond Devos, tout de velours rouge revêtu. L’énergie débordante d’Alexis Kossenko au pupitre est doublée d’une gestique spectaculaire parfois envahissante.

Le Concerto « de chasse » signé Telemann pour violon, un concertino de cors flûtes et hautbois par deux, se révèle très inégal dans son inspiration : après un Presto augural prometteur (malgré une interminable cadence de violon, donné par un Stefano Rossi parfois approximatif de justesse et de sonorité peu élégante), ou un Scherzo plein d’humour dans son instrumentation, les deux derniers mouvements se révèlent d’une banalité assez insigne et expéditive. Vivaldi est retenu pour deux concerti : celui con molti stromenti, RV 576, dédié à son altesse royale de Saxe, le montre à son meilleur, par le maniement des entités sonores (un violon principal, un concertino de cinq vents, et les cordes en conséquence), l’autre, à double (!) distribution soliste (deux violons et deux hautbois RV 564 a) sombre plus dans la routine malgré l’archet inspiré de Diana Lee, et deux formidables hauboïstes.

Ce sont les compositeurs les moins connus qui se révèlent les plus passionnants. Johann Friedrich Fasch est représenté par sa spectaculaire Suite en si bémol majeur pour deux orchestres (chacun avec trois hautbois et deux bassons!) KWV k :B1: œuvre originale par sa disposition a due cori – on pense dès lors à Haendel- mais scripturalement dans le sillage des grandes Suites de J.S. Bach par sa formidable qualité d’écriture : il est dommage, au vu de l’effectif pléthorique réuni pour de ce concert exceptionnel, que seule l’Ouverure en soit donnée, certes dans une exécution assez exaltante de vitalité et d’alacrité, mais vouant aux oubliettes les deux tiers de l’œuvre.

Mais le vrai génie du lieu demeure à notre sens le Bohémien Jan Dismas Zelenka, par son écriture imaginative et aventureuse sur le plan harmonique ou rythmique, et avec son sens inné de la couleur orchestrale la plus improbable. Son l’ouverture en fa majeur Zwv 188 malheureusement amputée elle aussi de deux de ses mouvements – en est un bel exemple, bien défendue par une phalange très concernée et habilement menée. Plus encore, la Sinfonia de son oratorio Il penitenti al Sepolcro del Redentore demeure, par son audace sa noirceur et l’imagination polyphonique de son écriture fuguée -« menant à la transe » selon les menus propos de Kossenko – le sommet incontestable de ce concert : il est à espérer que, dans un proche avenir, les forces tourquennoises s’intéressent à l’intégralité de cet oratorio dramatique, où, moyennant une belle distribution de solistes vocaux, et un chœur en conséquence, elles devraient exceller.

Enfin, c’est un réel plaisir de retrouver Johann David Heinichen, sorte de Rameau saxon, révélé au disque voici trente ans par Reinhard Goebel, dont le fameux double album débutait par ce savoureux Concerto S. 234. Ce soir, Jean-François Madeuf et Lionel Renoux y défendent vaillamment (les trilles !) les deux périlleuses parties de cors naturels, – instruments toujours incertains et capricieux. Alexis Kossenko nous fait la surprise au fil du primesautier poco allegro médian, de reprendre son traverso, et de se joindre au pupitre de flûtes à l’unisson dans une ambiance à la fois festive, décontractée et bon enfant pour ce bouquet final d’un concert, somme toute, irrésistiblement réussi au terme d’une formidable et folle journée.

Crédits photographiques : Alexis Kossenko Aurélie Rémy ; Quatuor Métamoprphoses Guillaume Potier ; Maïlys de Villoutreys DR

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Tourcoing. Week-end « Ouvertures ». 25-IX-2021.

16 heures. Grande Salle du MUba Eugène Leroy. Albert Roussel (1869-1937) : Quatuor à cordes en ré majeur op. 45. Claude Debussy (1862-1918) : Quatuor à cordes un sol mineur. Quatuor Métamorphoses

18 heures. Église Saint-Christophe. Diego Ortiz (1510-1570) : Recercada segunda. Barbara Strozzi (1619-1677) : Salve Regina ; Ô Maria. Luigi Rossi (1597-1653) : Passacaglia del signor Luigi. Claudio Monteverdi (1567-1643) : Il Pianto della Madonna sopra il Lamento d’Arianna. Tarquinio Merula (1595-1665) : Hor che tempo di dormire. Giovanni Girolamo Kapsberger (1580-1651) : Passacaille. Girolamo Frescobaldi (1583-1643) : Toccata terza per clavicembalo. Giovanni Felice Sances (1600-1679) : Stabat Mater. Maïlys de Villoutreys, soprano ; ensemble ACTE 6

20 h 30. Théâtre municipal Raymond Devos. « Per l’orchestra di Dresda ». Jan Dismas Zelenka (1679-1745) : Ouverture en fa majeur ZWV 188, extraits ; Sinfonia de l’oratorio « I penitenti al sepolcro del Redentore » ZWV 63. Antonio Vivaldi (1678-1741) : Concerto en sol mineur « per la sua altezza reale di Sassonia » pour violon, trois hautbois, deux flûtes à bec et cordes RV 576 ; Concerto en ré majeur pour deux violons, deux hautbois et cordes RV 564a. Georg Philipp Telemann (1681-1767) : Concerto en fa majeur pour violon, deux cors, deux flûtes deux hautbois et orchestre TWV 51:F4. Johann Friedrich Fasch (1688-1758) : Suite en si bémol majeur pour deux orchestres KWV K/B 1 : ouverture. Johann David Heinichen (1683-1729) : Concerto grosso en fa majeur pour flûte(s), deux cors, trois hautbois, violon solo et cordes. Les Ambassadeurs – La Grande Écurie, direction : Alexis Kossenko

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