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À Strasbourg, soirée de mélodies avec Sabine Devieilhe et Alexandre Tharaud

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Strasbourg. Théâtre de l’Opéra National du Rhin. 11-X-2021. Claude Debussy (1862-1918) : Nuit d’étoiles, Prélude à l’après-midi d’une faune (transcription A. Tharaud), Romance « L’âme évaporée et souffrante », Romance d’Ariel, Apparition, Ariettes oubliées. Gabriel Fauré (1845-1924) : Notre amour, Après un rêve, Au bord de l’eau. Francis Poulenc (1899-1963) : La courte paille. Louis Beydts (1895-1953) : Chansons pour les oiseaux. Maurice Ravel (1875-1937) : Cinq mélodies populaires grecques. Sabine Devieilhe (soprano) et Alexandre Tharaud (piano).

La soprano et le pianiste professent un amour commun pour la mélodie française, et proposent un récital qui prolonge leur dernier disque « Chanson d’amour ».

Ce n’est pourtant pas si simple de réussir dans la mélodie française quand on est soprano léger ou colorature. Inutile de citer des grands noms qui n’ont pas convaincu dans ce répertoire : la hauteur de la tessiture entraine souvent une certaine pauvreté des harmoniques et une difficulté à colorer le timbre de la voix. Pour triompher, il faut utiliser d’autres armes, et justement, a beaucoup de talents. D’abord, sa voix dispose d’un timbre velouté plutôt riche, surtout dans les registres médian et grave. Ensuite, son souffle long lui permet de modeler des phrases souples qui paraissent parfois infinies. Sa diction est d’une grande précision, intelligible même dans les parties les plus rapides. Enfin, elle choisit des pièces dont certaines ont été écrites pour des sopranos coloratures, mais surtout, elle se fait accompagner par un pianiste tout à fait exceptionnel. n’est pas homme à tirer la couverture à lui : son jeu est discret, subtil, mais d’une inventivité peu commune. Il trouve des dynamiques inattendues, bien à propos, il éclaire d’éclats virtuoses des lignes superbes et surtout, il crée une palette de couleurs qui soutient à merveille sa partenaire quand celle-ci tend à en manquer. Ensemble, les deux amis proposent une interprétation d’une grande finesse qui parait pourtant naïve, immédiate. On est bien au niveau suprême de l’art de la mélodie qui consiste à restituer aux textes et à la musique l’évidence de la simplicité.

Les premiers Fauré (Après un rêve, Au bord de l’eau) impressionnent par leur beauté formelle. Tout est parfaitement en place, les mots brillent et les phrases coulent d’elles-mêmes, mais on ne sent ni brume ni griserie dans la voix. On se surprend à penser que la perfection engendre l’admiration, mais pas forcément l’émotion. Les choses commencent à bouger un peu avec les sept miniatures de La Courte Paille, où Sabine Devieilhe explique préalablement son parti-pris de le chanter comme à ses enfants, ce qui était l’objectif de Poulenc, les écrivant pour ceux de Denise Duval. Une lecture naïve, donc, au premier degré (non sans une pointe d’humour) et qui fonctionne admirablement. Le Carafon heureux s’étonne lui-même d’être si transparent, et la Lune d’avril éclaire un printemps de livre d’enfant. Cette lune-là n’a rien à voir avec la vision hallucinée et prophétique qu’en avait donné Christopher Maltman dans ce même théâtre en 2016, mais elle n’en est pas moins authentique.

Osera-t-on avouer qu’on ne connaissait pas les mélodies de ? Écrites pour Janine Micheau, ces Chansons pour les oiseaux sont fort belles et vont comme un gant à Sabine Devieilhe. Humour, mélancolie, rêve… tout est magnifiquement rendu avec ce timbre moiré et des échappées brillantes dans les aigus. La filiation avec son illustre devancière apparait telle qu’on voudrait l’entendre un jour dans les Fontaines et sources de Darius Milhaud…

Le Ravel des Cinq mélodies populaires grecques est, lui aussi, très bien choisi. Nos deux artistes rendent à merveille l’attente discrète et frémissante de désir de la jeune mariée, et savent rire sans le froisser du galant vaniteux. Dans la Chanson des cueilleuses de lentisques, chanté comme une prière et le dos au public, Sabine Devieilhe et Alexandre Tharaud touchent au sublime : le tempo ralentit à l’extrême, le souffle de la voix s’écoule à l’infini dans des pianissimi presque impalpables qui font s’évanouir les limites du temps et s’ouvrir les portes du Ciel. Un moment de grâce. Les Ariettes oubliées nous sont rendues comme les Poulenc, avec beaucoup de tact et de finesse, le piano soutenant les couleurs des fleurs et des fruits, comme la course grisante des chevaux de bois.

La partie la moins convaincante de ce merveilleux concert est en fait… le bis. L’air « Viens Hymen » extrait des Indes galantes de Rameau souffre de l’absence de la flûte, et le miracle de la Chanson des cueilleuses de lentisques ne se reproduit pas. Cette petite déception ne fait pas une fausse note, et ne gâche pas le souvenir d’une soirée de très haut vol.

Crédit photographique: © Jean-Baptiste Millot

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Strasbourg. Théâtre de l’Opéra National du Rhin. 11-X-2021. Claude Debussy (1862-1918) : Nuit d’étoiles, Prélude à l’après-midi d’une faune (transcription A. Tharaud), Romance « L’âme évaporée et souffrante », Romance d’Ariel, Apparition, Ariettes oubliées. Gabriel Fauré (1845-1924) : Notre amour, Après un rêve, Au bord de l’eau. Francis Poulenc (1899-1963) : La courte paille. Louis Beydts (1895-1953) : Chansons pour les oiseaux. Maurice Ravel (1875-1937) : Cinq mélodies populaires grecques. Sabine Devieilhe (soprano) et Alexandre Tharaud (piano).

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