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Valerio Contaldo, sous les traits d’Orfeo

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S’il s’aventure parfois dans d’autres périodes musicales, le nom de est surtout associé au répertoire baroque. Quoi donc de plus naturel pour le ténor que de prendre les traits d’Orfeo, qu’il incarna à Budapest, au Teatro Olimpico de Vicence puis au Grand Théâtre de Genève avec Ivan Fischer en 2019, et à l’Opéra National du Rhin l’année prochaine. Il assure ce rôle depuis plusieurs années également au côté de , une collaboration gravée dans un nouvel enregistrement paru fin septembre.

ResMusica : Un chanteur à l’opéra, c’est comme un acteur au cinéma : il est au service d’un chef d’orchestre ou d’un réalisateur. Quels ont été les directives données par pour ce nouvel enregistrement d’Orfeo de Monteverdi ?

 : Etant donné que cet enregistrement représente l’aboutissement de trois ans de travail commun sur cet Orfeo, un certain naturel s’est installé entre sa vision et mon interprétation. Il est évident que son expérience comme continuiste au sein d’autres ensembles, comme Elyma de Gabriel Garrido qui lui-même a enregistré il y a plusieurs années un Orfeo qui est considéré comme une des principales références, apporte une réflexion mûrie autour des parties « ouvertes » de la partition. Notamment en ce qui concerne le traitement du continuo, constitué de fidèles collaborateurs et amis, amoureux des sonorités contrastées, très souvent riches et opulentes, véritable marque de fabrique du « son Cappella ».

De mon côté, si je peux maintenant compter sur une longue et belle collaboration avec Cappella Mediterranea et Leonardo, j’ai eu l’occasion d’interpréter le rôle avec d’autres chefs et d’autres ensembles, ce qui d’une part permet d’éviter une certaine routine ou « prévisibilité » et d’autre part mène à des remises en question ponctuelles – jamais terminées ! – et salutaires.

Plus spécifiquement à l’enregistrement, il y a eu une volonté de la part de Leonardo García Alarcón de garder une immédiateté propre au concert ou à la représentation. C’est pourquoi un accent a été mis plutôt sur l’aspect théâtral, aussi bien au niveau du contraste des sonorités orchestrales que du traitement des parties vocales.

RM : Mais être un bon chanteur, ce n’est pas que l’art de matérialiser la vision d’un autre mais d’y apporter sa propre essence. Qu’avez-vous apporté à ce rôle ? Avez-vous eu des influences ?

VC : En réalité, j’aime l’aspect collaboratif avec le chef et l’instauration d’une confiance mutuelle. Je considère m’adapter assez facilement. Si j’ai pu apporter une certaine expérience de l’interprétation du texte poétique italien et avoir pu exprimer la gamme de couleurs vocales souhaitées, alors je suis heureux.

De toute manière, dans ma manière d’aborder un rôle et de le travailler il y a un questionnement perpétuel. J’ai du mal à considérer une interprétation comme définitive. C’est pourquoi j’ai en général une préférence pour le « live » et j’aime aussi remettre l’ouvrage sur le métier même après une longue période.

En ce qui concerne les influences, elles viennent à la fois de mon terreau culturel et des personnes avec lesquelles je travaille et j’échange. Par exemple, juste avant de chanter Orfeo avec Leonardo García Alarcón, j’ai pu l’interpréter en concert avec Concerto Italiano (Rinaldo Alessandrini) à Barcelone, en Chine et en Australie. Cela m’a marqué et formé autant d’un point de vue musical que de l’attitude face au texte. D’ailleurs, je crois que parmi les musiciens, les Italiens sont ceux qui se posent le plus de questions philologiques et linguistiques.

RM : Avec Orfeo, qu’est-ce qui vous a paru le plus évident, autant musicalement qu’en termes de sensibilité ?

VC : Ce qui est étonnant avec Orfeo, c’est qu’il est rare de trouver une partition de cette époque qui soit aussi précisément notée. Il n’y a que peu de doutes quant au texte musical lui-même. Le génie de Monteverdi parvient à faire correspondre en tout point le texte poétique et le texte musical. Un travail certainement initié avant lui (on songe à la Camerata de’ Bardi où gravitaient Caccini, Peri ou encore Rasi, créateur du rôle d’Orfeo), mûri au travers de ses madrigaux, et qui atteint un sommet avec Orfeo. Rien n’est laissé au hasard en termes d’écriture. Les ritournelles et Sinfonie orchestrales sont elles-mêmes si bien placées, fonctionnelles et représentatives, qu’on peut presque les comparer aux Leitmotive wagnériens !

Évidemment, cela présuppose un minimum de connaissance et de pratique des musiques du début du XVIIᵉ siècle et certainement aussi un amour de la littérature italienne. Ce sont les deux piliers sur lesquels essaie de se baser mon interprétation. J’ai eu la chance d’avoir été mis en présence de la musique de Monteverdi dès mon adolescence, avec le Vespro della Beata Vergine notamment, et c’est donc un langage musical qui ne m’est pas si éloigné. D’autre part, je suis bilingue français-italien, et j’ai pu fréquenter à l’Université de Genève un cursus de littérature et linguistique italiennes et je suis donc sensibilisé aux grands textes littéraires italiens.

RM : Et à l’inverse, quels éléments du rôle étaient le plus éloignés de celui que vous êtes et de votre pratique du chant ?

VC : En fait, une fois les questions de technique vocale résolues, il s’agit de donner vie à une vision plus large du personnage, comprendre ses réactions, imaginer un parcours psychologique. Si c’est le rôle du chanteur de trouver les bonnes inflexions, les bonnes couleurs vocales (et, en général, tout ce qui permet de trouver l’expression la plus « juste »), la collaboration avec le chef (et a fortiori, lors d’une production scénique, avec l’équipe de mise en scène) est fondamentale afin d’établir une architecture qui permette de percevoir non seulement une évolution du personnage, mais aussi une unité dans l’ensemble de l’ouvrage. Dans le cadre d’un concert ou d’une représentation, malgré les imperfections qui peuvent en résulter, c’est peut-être plus évident que lors d’un enregistrement s’étalant sur plusieurs jours.


RM :
En tant qu’auditeur ou spectateur, quel interprète d’Orfeo vous a le plus marqué ?

VC : Je dois avouer, non sans honte, que je n’ai jamais assisté à une représentation de l’Orfeo ! En revanche, c’est un ouvrage que j’ai pu écouter au disque dans de très nombreuses versions. Même si la discographie est très riche et qu’il y a, en me plaçant en auditeur, des sources d’inspiration, de bonheur et de satisfaction chez grand nombre d’entre elles, ma sensibilité m’amène à préférer les interprétations où la langue italienne est la plus respectée et « fouillée ». Je considère que la musique devrait découler naturellement du texte, quelle que soit la langue, qui plus est dans ce type de répertoire.

En parlant d’interprètes du rôle, ce qui est curieux, c’est que j’ai eu l’occasion de chanter aux côtés de deux de mes Orfeo préférés : d’abord Furio Zanasi (l’Orfeo de Rinaldo Alessandrini et de Jordi Savall notamment) que j’ai pu côtoyer dans le cadre de concerts et d’enregistrements avec Gabriel Garrido, et surtout lors d’une production du Couronnement de Poppée à l’Opéra Garnier en 2014, dirigée justement par Rinaldo Alessandrini ; ensuite, Victor Torres (l’Orfeo de Garrido) avec lequel j’ai pu partager la scène dans La Didone de Cavalli en 2011.

RM : Finalement, une fois devant un public, que cherchez-vous principalement à leur transmettre avec ce rôle ?

VC : Sincèrement, rien d’autre que ce que le texte et la musique veulent dire ; avec mes moyens et mon travail, certes, mais je ne crois franchement pas que je puisse transmettre quoi que ce soit de transcendant. Je ne le cherche pas forcément, d’ailleurs. Alors oui, on peut chercher telle couleur, tel effet, le plus beau son possible, mais je pense que, s’ils peuvent séduire, toucher ou apporter une certaine satisfaction, ce sont pour moi des aspects secondaires et presque superficiels. Il me tient beaucoup plus à cœur de faire vivre un personnage qui va amener le spectateur non seulement à s’émouvoir, mais aussi à s’y reconnaître, à réfléchir, puisqu’il s’agit d’un demi-dieu qui passe par une gamme d’émotions et d’attitudes totalement humaines : l’état amoureux, la joie, le deuil, l’orgueil, la rébellion face à l’autorité (Pluton dans ce cas), etc. Au fond et idéalement, mon but est de participer à la véritable catharsis que représente le théâtre musical.

Crédits photographiques : Valerio Contaldo sur scène dans le rôle d’Orfeo à Ambronay © Valerio Contaldo dans Orphée par Ivan Fischer © Opera Company / Judith Horváth

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