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Cziffra Psodia de Péter Eötvös sous la baguette de Mikko Franck

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Paris. Auditorium de Radio France. 7-XI-2021. Franz Liszt (1811-1886) : Fantaisie hongroise pour piano et orchestre ; Péter Eötvös (né en 1944) : Cziffra Psodia, concerto pour piano et cymbalum obligato ; César Franck (1822-1890) : Symphonie en ré mineur. János Balázs, piano ; Miklós Lukács, cymbalum. Orchestre philharmonique de Radio France, direction Mikko Franck

Donné l’avant-veille en création mondiale à Budapest par l’ et son chef , Cziffra Psodia, concerto pour piano et cymbalum obligato de , connait sa création française à l’Auditorium de la Maison ronde.

C’est au virtuose hongrois , pianiste de 33 ans foulant la scène internationale, que a dédié son concerto. Éminent spécialiste de la musique de Liszt (il fut lauréat du concours Liszt de Pécs à l’âge de 16 ans !), débute la soirée au côté de avec sa Fantaisie hongroise, une partition symphonique issue de la 14ᵉ Rhapsodie pour piano du compositeur qui se disait « magyar par le cœur et l’esprit ». Cette Fantaisie sur des thèmes populaires hongrois est créée en 1853 par son dédicataire Hans von Bülow, futur gendre de Liszt. Le début de la partition est quasi wagnérien, avec ses tenues de cors et la scansion inexorable des cordes graves. L’arrivée du piano change quelque peu la donne mais entretient ce climat dramatique qui préside au début de chaque rhapsodie (partie lente ou lassu), avant que la frénésie de la danse ne prenne le dessus (rapide ou friss). Le piano est rapidement au centre de l’écoute, déployant puissance et opulence sonore quasi orchestrale dans la présentation du thème initial. La sonorité est irradiante et les aigus lumineux dans ses « frises ornementales » quand l’énergie et la liberté du geste de l’interprète laissent deviner la patte de l’improvisateur. L’accélération se fait assez tardivement, dans l’exubérance du rythme et sur un thème qui file droit : éclaboussures des cymbales et glissandi spectaculaires sur le clavier, sans rien qui pèse cependant, Mikko Franck conduisant ce tourbillon orchestral avec une élégance sans pareille.

Un lien très fort unit les deux artistes hongrois, Péter Eötvös et Gyorgy Cziffra (1921-1994). Le pianiste était en effet ami de la famille Eötvös et donnera des leçons de piano à la mère du jeune Péter avant de quitter la Hongrie en 1956 pour s’installer en France. Cziffra Psodia, concerto pour piano et cymbalum obligato qu’Eötvös écrit pour la célébration du centenaire de son compatriote est une co-commande de Radio France et du Müpo (Palais des Arts) de Budapest. Le titre est astucieux autant que riche de sens, attaché à la généalogie de Cziffra (le cymbalum était l’instrument de son père) et à l’esprit rhapsode qui traverse la partition, tant au niveau de la forme que de l’invention orchestrale où opère la maestria du compositeur et chef d’orchestre.
Les premières pages très sombres, dominées par les cuivres graves et une percussion bruiteuse (on pense au Mandarin merveilleux de Bartók) donnent le ton et nous orientent d’emblée vers le « théâtre acoustique » qu’Eötvös appelle de ses vœux, capable d’éveiller l’imaginaire visuel de l’auditeur. La pulsation marcato et les impacts cinglants de la percussion renvoient à l’épisode de l’emprisonnement de Cziffra condamné aux travaux forcés après une tentative de fuite du territoire hongrois, explique le compositeur, tandis que les interventions du violon solo (Ji Yoon Park) à la fin de chaque mouvement sont l’hommage personnel du compositeur à l’artiste pianiste. Le matériau, éminemment structurel et structurant, y fait également référence à travers une série de notes (selon les équivalences du solfège anglo-saxon) tirée du prénom (ici Georges) et du nom du pianiste honoré. Combiné librement, ce référentiel de hauteurs n’en commande pas moins la dimension mélodique (les échelles entendues au piano et dans l’orchestre) et le plan vertical (les harmonies-timbres) de tout le concerto.
Rhapsodique et dramatique donc (comme la vie de Cziffra), l’œuvre enchaîne quatre mouvements à haute tension et multiplie les cadences du soliste – paradoxalement plus détendues. L’orchestration profuse et flamboyante construit l’espace scénique, privilégiant les registres graves, l’acuité sonore des percussions, les alliages inédits (ceux, superbes, du tuba et du cymbalum) et les hybridations nombreuses (piano et cymbalum, piano et xylophone) qui happent l’écoute et renouvellent les sensations. Parfois le mouvement patine et les figures tournent sur elles-mêmes – le compositeur semble s’en amuser – au sein de l’orchestre comme sous les doigts du soliste. La partie de piano est omniprésente, virtuose et généreuse, exploitant les capacités percussives et résonnantes de l’instrument. Le pianiste est embarqué comme l’orchestre dans le flux dramatique émaillé de plusieurs cadences dont la dernière semble née sous le feu de l’improvisation! Avec une aisance et une envergure sonore prodigieuse, János Balázs donne corps à ce « théâtre sonore » quand Mikko Franck insuffle tout à la fois vitalité et profondeur dramatique aux sonorités d’un « Philar » en très grande forme.

Revenir à la musique de Liszt (bis oblige) après celle d’Eötvös n’allait pas de soi, d’autant plus que le soliste avait déjà brillé dans la Fantaisie hongroise. Le silence semblait s’imposer de lui-même après un tel concerto et jusqu’à la fin de l’entracte. Las ! Il n’en fut pas ainsi…

La seconde partie de la soirée affiche la Symphonie en ré mineur de , une partition que l’Orchestre Philharmonique a enregistrée chez Alpha l’année dernière avec Mikko Franck et qui referme le concert dans une belle plénitude sonore.
Dédiée à Henri Duparc qui fut l’élève de Franck, la symphonie met à l’œuvre le procédé cyclique (un même thème qui revient dans les trois mouvements) conférant une organicité singulière à l’écriture. Les lignes sont clairement dessinées et l’expression contenue dans un premier mouvement joué sans jamais forcer le trait et qui avance, Mikko Franck entretenant l’élan ascensionnel vers la lumière du ré majeur dans laquelle s’achève l’Allegro. Après l’introduction sublime du cor anglais, le deuxième mouvement nous projette au cœur de la polyphonie et laisse apprécier le raffinement des timbres et des dynamiques obtenu au sein des vents. L’épisode central (scherzo) atteint une légèreté elfique sous l’archet des cordes. Avec cette tension énergétique qu’il sait si bien communiquer, Mikko Franck lance le troisième mouvement dont l’énergie ne retombera pas : transparence des textures et lumière spéciale, celle de la harpe mise en valeur dans un finale d’une grande élégance. Gageons que la symphonie jouée avec une telle maîtrise aurait gagné les faveurs d’un Ravel, dénonçant dans l’œuvre de Franck la présence de « sonorités foraines » qui l’auraient déconcerté !

Crédit photographique : János Balázs © www.balazsjanos.com

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