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Kotaro Fukuma dans un séduisant hommage à J.S. Bach

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Johann Sebastian Bach (1685-1750) : transcriptions pour le piano signées Egon Petri (1881-1962) : « Schäfe können sicher weiden » extrait de la Jagdkantate BWV 208 ; Ferruccio Busoni (1866-1924) : chorals « Wachet auf, ruft uns die Stimme » BWV 645, « Nun komm’des heiden Heiland » BWV659, « Ich ruf zu dir, Herr Jesus Christ » BWV 639 ; Myra Hess (1890-1965) : « Jesus bleibet meine Freude » extrait de la cantate BWV 147 ; Camille Saint-Saëns (1835-1921) : Sinfonia de la cantate BWV 29 ; Franz Liszt (1811-1886) : Prélude et fugue en la mineur BWV 543 ; Wilhelm Kempff (1895-1991) : Sicilienne de la sonate pour flûte BWV 1031 ; Johannes Brahms (1833-1897) : Chaconne de la Partita pour violon n° 2 ; Kotaro Fukuma (né en 1982) : « Erbame dich » extrait de la Passion selon Saint-Matthieu BWV244 ; Eugène d’Albert (1864-1932) : Passacaille et fugue en ut mineur BWV 582 ; Samouïl Feinberg (1890-1962) : choral « An Wasserflüssen Babylon » BWV 653. Kotaro Fukuma, piano C. Bechstein Model D 282. 1 CD Naxos. Enregistré au centre culturel communautaire du lac Sagami-ko – préfecture de Kanagawa, du 20 au 22 octobre 2020. Textes de présentation en japonais et en anglais. Durée : 75:09

 

Le pianiste nous gratifie d’un original et solide récital , avec ces pages souvent célèbres, mais dans des transcriptions qui le sont parfois beaucoup moins ! 

Dans une brève mais émouvante préface, , explique ce retour à Bach, salutaire, en ces temps difficiles, tant pour le praticien que pour le mélomane. Et il explique avoir conçu ce récital consacré au Cantor selon la logique d’une « double détente » quelques pages assez célèbres du Cantor offertes à l’auditeur par le truchement du transcripteur et de l’interprète.

Ce programme fut, en fait, donné quasi en l’état lors de l’édition 2020 du Festival de Musique baroque de La Valette. Kotaro Fukuma y inclut deux partitions qui lui tiennent intimement à cœur. D’une part sa propre transcription de l’air d’alto « Erbame Dich » de la Passion selon Saint–Matthieu, conçue comme un vibrant hommage à . Rituellement, le compositeur disparu l’écoutait dans sa version originale avant d’entamer tout nouveau travail de composition et cette page sublime l’a accompagné, semble-t-il jusqu’aux dernières heures de son agonie ; cette «auto-réalisation» pianistique est une réussite exemplaire, pudique mais expressive, et surtout formidablement respectueuse par l’étagement des plans sonores du dialogue entre violon et voix de l’original parfaitement restitué. D’autre part, la redoutable transcription par Eugène d’Albert de l’impressionnante Passacaille BWV 582 renvoie à l’étroite collaboration établie depuis longtemps entre le pianiste japonais et le danseur-étoile parisien Mathieu Ganio, avec cette figuration quasi chorégraphique du Chemin de Croix christique inhérent à l’agencement de la partition elle-même. Kotaro Fukuma y fait montre d’une grande puissance suggestive, notamment par la liberté accrue du rubato, voire celle des ruptures de tempi ou des gradations dynamiques pour magnifier l’expression rhétorique et le souffle épique de l’œuvre.

Cette approche « symphonique» du clavier triomphe ailleurs, presque péremptoire au fil de la sinfonia de la cantate BWV 29 placée sous le regard romantique et bigarré du pianiste-organiste Saint-Saëns, ou plus subtilement agencée dans sa progression dramatique, au fil du prélude et fugue en la mineur Bwv 543, dans la célèbre et splendide transcription d’un Franz Liszt visionnaire, irréprochablement interprété, avec cette virtuosité assumée mais jamais démonstrative ou inutilement emportée (comme Katia Buniatishvili, chez Sony). C’est aussi ce sens de la grande forme et ce soucis de la transition qui nimbent cette version intègre mais splendide de l’économe transcription par Brahms – bmille fois préférable à la pyrotechnie déployée par un Busoni, dans sa propre adaptationc – et pour la seule main gauche de la chaconne de la deuxième partita pour violon seul BWV 1004 : le pianiste nippon en livre une version policée, équilibrée, finement colorée par une utilisation optimale du grand piano Bechstein D282, patiemment construite et élaborée dans le permanent souvenir de l’original, par une sorte d’osmose tant philologique que factuelle avec le texte princeps.

A bien d’autres égards, par son sens aigu de la sonorité, toujours maîtrisée et idéalement perlée, Kotaro Fukuma nous livre aussi des versions très poétiques d’œuvres ou de fragments plus brefs et parfois célébrissimes. Jamais il ne cède à la facilité expéditive dans certains « standards » presque éculés (tels le « Jesus bleibet meine Freude » extrait de la cantate BWV 147 selon Dame Myra Hess, ou la sicilienne de la sonate BWV 1031 selon Wilhelm Kempff).

Trois des dix transcriptions busoniennes de préludes de chorals – ici parmi les plus célèbres – sont restituées avec cette solennité organistique un peu rugueuse, loin de la neutralité sonore un peu grise qu’y déployait récemment un Igor Levit (Sony). Ici, la main gauche, impériale, rappelle dans le choral de Veilleur ( BWV 645) ou dès l’entame du « Nun Komm’ der Heiden Heiland » BWV 659 ces jeux mordorés de sous-basse ou de seize pieds en montre des grands orgues saxons signés Gottfried Silberman. Outre la science architecturale et l’équilibre des registres ainsi déployés au fil de ces deux préludes, par un pianiste inspiré, l’on admirera tout autant l’intense recueillement sans une once de pathos incongru nimbant le célébrissime « Ich ruff zu dirr Herr Jesus Christ » BWV 639, extrait de l’Orgelbüchlein.

Mais c’est au fil des pages liminaires et conclusives de ce récital qu’en toute simplicité, l’interprète se livre avec le plus de délicatesse et d’authenticité. L’augural air de soprano « Schafe, könne sicher weiden » extrait de la Jagd-kantate BWV 208 transcrit par Egon Petri est un modèle de simplicité pastorale et idyllique, là où, le choral « An wasserflûssen Babylon » du recueil de Leipzig, donné dans la périlleuse réalisation de Samouïl Feinberg et exécuté ici sous des dehors tout aussi probes, recèle d’autres trésors par sa contingence sonore plus éclatée et son ornementation savante. Cette allégorie d’un exil, intérieur mais forcé, conclut ce récital dans l’ambiguïté d’un serein mais amer accomplissement, au terme d’un parcours aussi passionnant que varié sans jamais être épuisant. Un disque chaudement recommandé.

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Johann Sebastian Bach (1685-1750) : transcriptions pour le piano signées Egon Petri (1881-1962) : « Schäfe können sicher weiden » extrait de la Jagdkantate BWV 208 ; Ferruccio Busoni (1866-1924) : chorals « Wachet auf, ruft uns die Stimme » BWV 645, « Nun komm’des heiden Heiland » BWV659, « Ich ruf zu dir, Herr Jesus Christ » BWV 639 ; Myra Hess (1890-1965) : « Jesus bleibet meine Freude » extrait de la cantate BWV 147 ; Camille Saint-Saëns (1835-1921) : Sinfonia de la cantate BWV 29 ; Franz Liszt (1811-1886) : Prélude et fugue en la mineur BWV 543 ; Wilhelm Kempff (1895-1991) : Sicilienne de la sonate pour flûte BWV 1031 ; Johannes Brahms (1833-1897) : Chaconne de la Partita pour violon n° 2 ; Kotaro Fukuma (né en 1982) : « Erbame dich » extrait de la Passion selon Saint-Matthieu BWV244 ; Eugène d’Albert (1864-1932) : Passacaille et fugue en ut mineur BWV 582 ; Samouïl Feinberg (1890-1962) : choral « An Wasserflüssen Babylon » BWV 653. Kotaro Fukuma, piano C. Bechstein Model D 282. 1 CD Naxos. Enregistré au centre culturel communautaire du lac Sagami-ko – préfecture de Kanagawa, du 20 au 22 octobre 2020. Textes de présentation en japonais et en anglais. Durée : 75:09

 
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