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Un poème musical intitulé Symphonie pour un homme seul

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Pierre Schaeffer & Pierre Henry / Symphonie pour un homme seul. Loïc Bertrand. Éditions Contrechamps Poche. 246 pages. 15 euros. 2021

 

18 mars 1950. et sidèrent leur public lors d’un concert où des appareils, remplaçant les musiciens, diffusent des sons enregistrés. La musique concrète est née. Parmi les œuvres au programme, Symphonie pour un homme seul, dont l’ambition n’est rien moins que de produire une révolution esthétique en élargissant la notion du musical. Dans sa passionnante étude, Loïc Bertrand retrace la généalogique de cette épopée associant un ingénieur artiste et un ingénieux musicien.

Encadré par une longue section introductive et des annexes, & / Symphonie pour un homme seul est construit en trois parties : « Situations », qui évoque le contexte moral d’une époque et donc les conditions d’émergence de l’œuvre, « Analyses », série de dix chapitres exposant les travaux préliminaires, la collaboration des deux Pierre et les enjeux ainsi que l’analyse de la Symphonie ; enfin « Perspectives », ouvrant sur les débats suscités par l’avènement de la musique concrète et l’adaptation chorégraphique de la pièce. Outre le fait d’être très bien écrit, l’un des attraits de ce travail est qu’il n’élude aucune dimension d’une aventure humaine et artistique importante dans la France d’alors.

La Symphonie pour un homme seul (1950, révisée en 1951) est imaginée et créée à un moment particulier : celui de l’après-guerre, caractérisé par un sentiment général de déréliction et marqué par l’existentialisme, athée pour certains penseurs comme Jean-Paul Sartre, lequel définit l’homme, chaque homme, par son existence particulière et non plus de manière générale en partant de la conception qu’en aurait eu une puissance supérieure. Quel est en effet cet « homme seul » du titre, unique signe de vie mais à l’identité vague ? Il est le sujet et l’objet du morceau. Et que désigne ici le terme « symphonie », sinon un ensemble de sons c’est-à-dire de fragments juxtaposés ? L’œuvre naît bien dans un climat de crise hanté par la mort, comme le signalera plus tard Pierre Schaeffer (1910-1995) lui-même, cité par Loïc Bertrand : « Dans la Symphonie pour un homme seul, il y avait ces terribles pas dans l’escalier, ces coups frappés à la porte, qui venaient tout droit des terreurs de la Gestapo, tout comme les battements de cœur ; il y avait le grand cri du début… »

L’existentialisme insiste sur l’expérience, le vécu, tout comme l’auteur, qui prend le parti de qualifier la musique concrète au moment où elle se fait, dans sa « période sauvage » (Schaeffer), en laissant de côté les commentaires et l’armature théorique ultérieurs. Ce faisant, il fait flèche de tout bois conceptuel et justifie sa démarche en affirmant que les recherches sur le son de Pierre Schaeffer peuvent s’apparenter aux travaux menés par le linguiste Émile Benveniste autour de la notion de « signifiance », laquelle « inclut le signe dans le discours ». La musique concrète n’est pas une esthétique de la représentation reposant sur une convention sociale, mais une esthétique de l’indice, marquant un retour au concret, précisément. Critique du langage et de la communication, la musique concrète se perçoit comme un « miroitement des signifiants » (Roland Barthes, cité).

Pierre Schaeffer et Pierre Henry se rencontrent fin 1949, alors que le premier travaillait déjà sur les voix de la Symphonie. Improvisant au piano sur l’enregistrement de ces voix, Henry dégage les premières esquisses sonores. Donc, pour cette pièce née de la tradition dramatique de la radio, la musique est seconde. Une fructueuse collaboration s’engage en studio, s’inscrivant pleinement dans la démarche concrète, où, sans hiérarchie, création et exécution prennent place dans une élaboration collective, à rebrousse-poil de la musique classique, pour laquelle préexiste une composition écrite par un créateur solitaire et devançant l’interprétation. De fait, Henry et Schaeffer seront toujours présentés comme co-auteurs.

Composée de douze séquences, la Symphonie se présente comme une suite de mouvements indépendants – certains ayant conservé le nom de danses – qui procède, selon, Loïc Bertrand, de la logique du montage : matériaux hétérogènes, ruptures plus ou moins sensibles, parties interchangeables, absence de conclusion. En 1952, Merce Cunningham chorégraphie la pièce, suivi, en 1955, par Maurice Béjart et Michèle Seigneuret. Cette seconde adaptation ne plaît pas à Schaeffer, tandis que cette rencontre avec Béjart est déterminante pour Henry, comme le montreront leurs collaborations futures.

Si la Symphonie pour un homme seul, œuvre au croisement de l’art radiophonique, du cinéma et de la poésie, peut décourager le mélomane, il est certain que Loïc Bertrand la rend abordable voire aimable, tout comme ses artisans.

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