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À la découverte des symphonies de Theodor von Schacht

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Theodor von Schacht (1748-1823) : Symphonies en si bémol majeur, en fa majeur, en sol majeur. Evergreen Symphony Orchestra, direction : Gernot Schmalfuss. 1 CD CPO. Enregistré le 15 janvier 2019, au Keeling cultural center de Taipei, à Taïwan. Textes de présentation en allemand et en anglais. Durée : 64:52

 

Le label allemand CPO continue son exploration des répertoires oubliés, notamment ceux de l’époque classico-romantique avec un deuxième volume consacré aux pétillantes et contrastées symphonies, pour l’essentiel inédites au disque, de .

Connaissez-vous ? À vrai dire, la biographie de ce strasbourgeois d’origine est entourée d’une bonne part de mystère – sa date de naissance exacte est même ignorée ! Il semble qu’il ait étudié la composition avec de grands théoriciens du classicisme (Riepel, Küffner) et qu’il bénéficia, en outre, des conseils d’un Jommelli, en fin de vie, à Stuttgart. L’essentiel de sa carrière se déroula de 1773 à 1806 à Regensburg (Ratisbonne), ville baignée par le Danube, sise au Nord de la Bavière, et alors siège de la Diète permanente de ce qu’il restait du très catholique Saint-Empire germanique. Schacht, à l’instar de Joseph Haydn à Esterházy, fut, durant plus de trente ans, attaché à la cour princière de Karl Anselm von Thurn und Taxis, établie au citadin Château Saint-Emmeran : famille noble, riche et puissante bien connue pour l’organisation, dès le moyen-âge, des premiers services de poste européens, et par ailleurs mécène protectrice des arts. Quelques-uns des meilleurs instrumentistes de l’époque étaient membres de l’orchestre permanent de la Cour – un grand ensemble dont la réputation d’excellence avait franchi les frontières. Après la mort de son protecteur, contemporaine de la dissolution de la Diète permanente (1806) sous l’impulsion napoléonienne, Schacht vécut quelques années à Vienne où il reçut de la part de l’empereur français une commande de six messes, avant de revenir finir ses jours, à l’âge respectable de 75 ans, à Ratisbonne.

Un catalogue raisonné de son œuvre qui aborde tous les genres ne semble pas encore avoir été établi à ce jour. Mais c’est manifestement dans le domaine de la symphonie qu’il trouve le plein épanouissement de son talent et fait montre à l’occasion d’un certain génie visionnaire. Dans ce domaine, au moins trente-trois œuvres peuvent lui être attribuées avec certitude : CPO en avait choisi, il y a une dizaine d’années, trois (dont la grandiose ut majeur) pour mener à bien une première anthologie gravée par les mêmes interprètes. Ce second volume s’avère encore plus réussi, à la fois par un choix d’œuvres encore plus passionnantes et par les progrès collectifs et stylistiques du de l’ de Taïwan, très habilement cornaqué par son chef permanent Gernot Schmallfuss.

Placée opportunément en ouverture de programme, la splendide Symphonie en si bémol majeur de 1792, ne renie en rien une certaine filiation haydnienne à la fois par la pétillance des thèmes, l’effervescence des formules rythmiques, ou l’audace de certaines transitions harmoniques, mais elle exacerbe encore d’avantage l’expressivité quasi expérimentale de la forme-sonate des temps extrêmes par une orchestration originale, laissant libre court à l’émancipation accrue de la petite harmonie (notamment au fil du développement de l’allegro initial). Les versatiles variations – surtout celles de tonalité mineure – de l’andante révèlent une personnalité musicale attachante à la très fertile imagination. Le menuetto par son emportement devient scherzo avant la lettre et réserve dans son trio central la surprise d’un émoustillant et rustique ländler, confié avec d’irrésistibles basson ou flûte solistes avant l’entraînant finale de forme rondo-sonate assez complexe dont certaines transitions visionnaires – plage 4, notamment de 1’20 à 1’30 – semblent anticiper avec douze ans d’avance, les audaces du final de la quatrième symphonie de Beethoven, d’ailleurs écrite dans la même tonalité).

C’est à vrai dire dans l’aménagement des codas et conclusions de mouvements que Schacht, peu soucieux de suspense ou d’une ultime ponctuation éloquente, se montre moins à l’aise dans le maniement du discours musical, comme si l’essentiel avait déjà été dit. Ce sentiment est particulièrement prégnant au fil de la très ambitieuse et souvent superbe symphonie en sol majeur, reléguée en fin de programme. Cette œuvre non datée mais probablement plus tardive au vu de l’extension d’un discours pensé « in tempore belli » – avec les formules rythmiques lapidaires et les appels de cuivres de l’allegro initial – atteint par ailleurs de louables dimensions monumentales, et fait montre d’une nouvelle sensibilité émergente, préromantique, au fil par exemple de la vaste introduction adagio du premier temps et surtout au gré de la très nostalgique romance, aux modulations aussi originales qu’imprévisibles. Tout en contrastes, la bonhomie élégante du menuetto au trio particulièrement déboutonné et humoristique, ou la fine spiritualité de l’allegro vivace conclusif (sise quelque part entre le dernier Haydn et le jeune Schubert) emportent l’adhésion par leur sens de la couleur orchestrale et leur jovialité racée, malgré leurs conclusions derechef quelque peu hâtives ou abruptes.

Très largement antérieure (1772, semble-t-il), donc composée avant la nomination à Ratisbonne, la plus brève symphonie en fa majeur, plus proche de l’Empfimdsamkeit que de la mouvance Sturm und drang se signale par la singularité de sa coupe, avec cet allegro liminaire de rythme ternaire, et surtout un adagio quasi funèbre, d’une couleur rendue particulièrement sombre par l’utilisation de deux cors de basset ; les deux derniers mouvements sont nettement plus convenus.

CPO a choisi de confier cet enregistrement à un orchestre jouant sur instruments modernes et d’un effectif assez cossu. L’ est depuis vingt ans la principale phalange symphonique classique basée à Taïwan et peut s’enorgueillir à la fois de prestigieuses collaborations solistes au fil des saisons, de nombreuses tournées à l’étranger, et de réalisations discographiques assez marquantes. Placé sous la direction de son chef permanent depuis 2007, , par ailleurs hautboïste et membre du Consortium Classicum de Dieter Klöcker, il a enregistré pour le même label allemand, outre ces deux volumes consacrés à Schacht, les symphonies inédites de Cartellieri, un proche ami de Beethoven, ou encore, dans le répertoire romantique plus tardif, deux symphonies de Franz Lachner. L’implication et le piquant de sa petite harmonie, ainsi que la discipline des pupitres de cordes sont assez remarquables ; l’ensemble du copieux programme a d’ailleurs pu être fixé en studio en une seule journée ! Si l’on admire le soyeux des timbres, la finesse des nuances, l’élégante découpe des plans sonores, ou la respiration naturelle de l’ensemble, nous regretterons ci et là de légères baisses de tension, voire une relatif manque d’alacrité qui aurait pu encore d’avantage pimenter les échanges de pupitres de bois avec des cordes un rien placides, et surtout, des timbales mollassonnes et un brin trop lourdes – pour lesquelles un jeu de mailloches plus dures aurait sans doute mieux convenu, histoire de (re)dynamiser idéalement le discours.

Mais quoi qu’il en soit, voici une très belle découverte sans concurrence au disque. Car par exemple, la série consacrée chez Chandos par Matthias Bammert aux contemporains symphonistes de Mozart faisait l’impasse sur Schacht. Pour tous les mélomanes curieux de l’évolution du genre à la fin de cette époque classique, voici un album réussi, surprenant et roboratif à ne manquer sous aucun prétexte.

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Theodor von Schacht (1748-1823) : Symphonies en si bémol majeur, en fa majeur, en sol majeur. Evergreen Symphony Orchestra, direction : Gernot Schmalfuss. 1 CD CPO. Enregistré le 15 janvier 2019, au Keeling cultural center de Taipei, à Taïwan. Textes de présentation en allemand et en anglais. Durée : 64:52

 
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