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Le roi Frédéric II de Prusse, un musicien éclairé

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Né le 24 janvier 1712, le roi Frédéric II gouverne la Prusse depuis 1740 et fait construire près de Berlin un palais à l’image de Versailles où il reçoit philosophes et musiciens. Ce monarque éclairé, compositeur et flutiste, s’entoure des meilleurs artistes de son temps. Sa rencontre avec est restée célèbre.

Le royaume de Prusse, fondé au tout début du XVIIIe siècle, était un Etat qui s’étendait au nord-est de l’Europe, englobant une partie de l’actuelle Allemagne. Né à Berlin, Frédéric, fils du roi Frédéric Guillaume Ier, devint , dit « Frédéric le Grand », à la succession de son père sur le trône. Ce jeune homme de vingt-huit ans est déjà à la fois un redoutable stratège politique et un grand passionné des arts. Il est l’ami de Voltaire et s’entoure de nombreux artistes, les plus grands de leur temps. Pour se détendre, Il fait construire en 1745 un palais d’été à Postdam dans la banlieue de Berlin qu’il nomme Sanssouci par amour pour la langue française, édifice d’une architecture de style « rococo » typique du XVIIIe siècle (« rocaille » en français). C’est en ces lieux que le monarque, despote éclairé, invitera ses hôtes de choix, écrivains, philosophes et musiciens.

Le monarque éclairé

Bien que très aguerri par sagesse aux affaires de son royaume, en matière de diplomatie, de gouvernement, d’enseignement, voire de stratégie guerrière, Frédéric II est profondément attiré par le monde des arts, ou de la culture comme l’on dirait aujourd’hui. Son goût pour la belle architecture l’amène à demander à l’architecte Georg Wenzeslaus von Knobelsdorff la construction du palais de Sanssouci, dans l’esprit des manoirs français. On pense particulièrement au château de Marly-le-Roy, pensé comme un grand pavillon d’aisance et d’apparat, d’où son nom de « Sans Souci », en hommage à la langue française. Il sait le décorer merveilleusement, notamment de peintures de Watteau, Lancret ou Chardin. Dans ce décor idyllique, le roi peut organiser ses rencontres, ses soirées littéraires et philosophiques : l’invitation faite à Voltaire et son séjour auprès du roi restent célèbres. Il défend la langue française qui est pour lui celle des gens cultivés. Il s’exprime dans cette langue et écrit des poèmes, justifiant ses choix par rapport à une langue allemande qu’il trouve barbare et trop différente d’une province à l’autre. La musique occupe une place d’importance dans la vie du monarque, sachant là aussi s’entourer des meilleurs artistes afin de pratiquer par lui-même cet art qu’il aimait par dessus tout.

Le roi compositeur, collectionneur et interprète

A Sanssouci, une première passion musicale du roi est celle des instruments de musique, et en particulier divers clavecins et pianoforte. Ce dernier, en vogue, fut inventé par aux alentours de 1710. C’était une invention révolutionnaire puisque pour la première fois, on bénéficiait d’une certaine expression sur un instrument à claviers (du forte au piano), à la suite de l’idée déjà établie de celle du clavicorde, mais ce dernier restant assurément trop confidentiel. Par la suite, c’est , célèbre facteur d’orgue et de clavecin qui travailla sur ce nouveau concept en produisant ses premiers modèles dès 1732, jusqu’aux derniers en 1747. Ce n’était plus un plectre qui pinçait la corde mais un petit marteau qui la frappait. On verra ce que Bach lui-même en avait pensé.

A la cour, le roi fait venir autour de lui des compositeurs tels , ou . Il est également l’élève du célèbre flutiste et compositeur . Le roi pratique cet instrument en fin interprète et étudie la composition avec Graun, ce qui lui permet d’écrire de nombreuses œuvres pour la flute dont plus de 120 sonates, 4 concertos avec orchestre, ainsi que des symphonies. Son niveau de composition est au moins égal à la plupart des musiciens de son temps, excepté . Un magnifique tableau d’Adolph von Menzel montre le salon de musique du palais ou le roi à la flute est entouré de ses musiciens préférés dont on imagine combien il en était fier. Six compositeurs, dont quatre à son service, sont représentés : le roi lui-même, son professeur de flûte () à droite sur le tableau, à droite de Quantz le violoniste Franz Benda, au clavecin Carl Philipp Emanuel Bach (fils de Jean-Sébastien Bach), à gauche du lustre le ténor et Kapellmeister de la cour et, assise devant lui, Amélie de Prusse, sœur du roi. Cette salle de musique est un chef d’œuvre du Rococo allemand, ornées de toiles représentant les Métamorphose d’Ovide, entourées de glaces et de boiseries à palmettes et rocailles (coquilles).

Frédéric le Grand et Voltaire et jouant de la flûte au palais Sanssouci

Frédéric le Grand et la famille Bach

Frédéric II avait rencontré l’un des fils Bach, Carl Philip Emanuel, dès 1738, et l’installa ensuite à Postdam en 1740, le nommant claveciniste de la chambre du Roi. Ce dernier le paye très mal et cependant, il va rester ainsi vingt-six années à cette place en composant dans ce cadre exceptionnel la plupart de son œuvre. Il est sans doute avec Wilhelm Friedmann le fils de Johann Sebastian le plus doué, à la base d’un changement du style musical, abandonnant la basse continue, privilégiant le côté mélodique et concertant, instigateur du fameux Sturm und drang (tempête et passion). On parle de l’école de Berlin avec les musiciens du roi Frédéric II qui détermine le style dit « classique » qui se poursuit quelques années plus tard avec l’école de Mannheim et Johann Stamitz. La musique de Carl Philip Emanuel fut appréciée par l’école classique viennoise : Haydn, Mozart et Beethoven. Le compositeur délaisse le clavecin, instrument du passé, et se tourne vers le pianoforte dans de nombreuses compositions de concertos ou de sonates. Il est un confident musical du roi et compose pour lui de la musique pour flute ainsi que six Sonates pour orgue pour la princesse Amélie de Prusse, sœur de Frédéric. Wilhelm Friedmann Bach lui aussi avait composé pour la princesse une série de fugue pour l’orgue. Toutes ces œuvres sont sans partie de pédale et pouvaient s’exécuter également au clavecin ou au piano forte. Compositrice, la princesse touchait l’orgue, dont l’un deux est conservé jusqu’à nos jours au château de Buch près de Berlin et construit en 1755 par Midendt et Marx.

Le face à face de 1747 entre le roi et Bach

« Der alte Bach ist hier ! » (le vieux Bach est là !). Ainsi annonce-t-on à son Altesse royale Frédéric II l’arrivée bien tardive de Johann Sebastian Bach au château de Postdam. Après un long voyage de plus de 20 heures depuis Leipzig en passant par Berlin pour se joindre à Wilhelm Friedmann, le père Bach arrive fatigué et crotté de boue par un parcours en diligence mouvementé et pluvieux. Certaines dames de la cour firent quelques réflexions à l’arrivée du musicien, rapidement réprimandées par le roi. Cette visite avait été compliquée à mettre en place, surtout suite à l’invasion des forces prussiennes à Leipzig en 1745. Bach craignait que ce voyage à Postdam soit mal perçu par ses employeurs à Leipzig. Remis plusieurs fois en prétextant une mauvaise santé, Bach accepte finalement sous l’insistance de ses fils de se rendre au près du roi de Prusse au mois de mai 1747.

Aussitôt annoncé au château, le roi qui allait commencer un concert du soir, l’annula pour recevoir le vieux compositeur. Il lui fit essayer quelques pianoforte de Silbermann. Ils passèrent donc de pièce en pièce pour une visite musicale. Bach fit quelques remarques à propos de ces instruments qu’il trouva inachevé dans leur conception avec des notes aiguës trop faibles et des claviers trop durs. Ensuite, voulant passer aux choses sérieuses, le monarque connaissant les immenses capacités de Bach, lui glisse dans la main un thème et lui suggère d’en improviser une fugue. il s’agit d’un thème de structure chromatique dans la tonalité d’ut mineur. Bach s’exécute et improvise sans aucune préparation une fugue à trois voix préfigurant celle qui ouvrira plus tard son Offrande musicale. Le thème était ainsi donné à Bach, ce fameux « Thema regium » dont certains avancent que Carl Philip Emanuel aurait guidé la main royale pour une mélodie aussi savante et originale. Sans minimiser les talents de composition du roi, il est probable qu’il souhaitait ce genre de thème quelque peu complexe, chromatique, et que le fils Bach l’ai aidé. Frédéric II pousse Bach dans ses retranchements en lui proposant d’improviser ensuite une fugue à six voix sur le dit thème. Bach se dérobe honnêtement mais promet d’y réfléchir sérieusement afin d’écrire une fugue dans les règles de l’art et qu’il fera ensuite imprimer. Avant de repartir de Postdam, le roi fait visiter à Bach les orgues de la ville, avant de rejoindre Berlin et rentrer à Leipzig.

L’offrande musicale

A peine deux mois plus tard, Bach terminait l’Offrande musicale comprenant deux grandes fugues à 3 et 6 voix entourées d’une dizaine de canons et d’une sonate en trio. Début juillet, il adresse au roi son œuvre « très humblement dédiée à Sa Majesté le Roi de Prusse ». Plus loin Bach écrit au roi musicien : « Permettez-moi, en toute modestie, de vous faire cette offrande musicale dont le passage le plus noble est signé de votre main. […] Toutefois, je suis parfaitement conscient qu’en raison du manque de préparation, il ne me fut pas possible de rendre justice à un thème de cette qualité. Je pris donc la résolution de me consacrer totalement à ce thème royal, digne en tout points de la plus grande attention, afin de le faire connaître au reste du monde. Je suis arrivé à mes fins, en tout cas dans les limites de mes modestes possibilités… » Tout comme l’Art de la fugue composé durant la dernière époque de la vie de Bach, la musique demeure pour lui un jeu d’écriture savant et mathématique, miraculeusement doublé de qualités musicales de génie. Les deux fugues qui ouvrent et ferment l’ouvrage sont traitées de manière opposée. la première à trois voix est pensée comme une libre improvisation, la dernière à six voix, de part ses proportions et sa profondeur de pensée, en font l’une des plus belles œuvres polyphoniques jamais écrite.

Fin de la vie de Frédéric II de Prusse

Vers la fin de sa vie, le monarque se retire peu à peu de la société pour se consacrer à ses lévriers. Il réside encore dans son palais de Sanssouci et meurt à sa table de travail en 1786 à l’âge de 74 ans. Il écrit sur son testament : « À part cela, en ce qui concerne ma personne, je désire être enterré à Sanssouci sans splendeur, sans pompe et de nuit… ». Ce vœux ne sera exhaussé que bien plus tard. Il faudra attendre en effet l’année 1991 pour que son cercueil soit ramené à Postdam afin d’être enterré auprès de ses lévriers sur la terrasse du vignoble du château de Sans-Souci, sans splendeur, sans pompe et de nuit.

Ainsi se termine l’histoire de ce roi éclairé, hors du commun, tourné vers l’art et qui aura marqué de son empreinte ce fameux Siècle des lumières. Le château de Sanssouci, aujourd’hui restauré, accueille chaque année des milliers de touristes.

Images libres de droit : Image de une : Frédéric II, âgé de 68 ans, par Anton Graff ; Portrait du roi II de Prusse avec le tricorne en tant que commandant par Antoine Pesne (vers 1745) ; Frédéric le Grand et Voltaire et Frédéric II de Prusse jouant de la flûte au palais Sanssouci © Georg Schöbel / Adolph von Menzel

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