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A Bruxelles, l’éloquence raffinée du trio Batiashvili, Capuçon, Thibaudet

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Bruxelles. Bozar. Grande Salle henry Leboeuf. 6-II-2022. Joseph Haydn : Trio à clavier n°44 en mi majeur Hob:XV:28. Johannes Brahms : Trio à clavier n°2 en ut majeur opus 87. Anton Arenski (1861-1906) : Trio à clavier n°1 en ré mineur opus 32. Lisa Batiashvili, violon, Gauthier Capuçon, voiloncelle, Jean-Yves Thibaudet, piano

C’est une grande joie de retrouver sur la scène bruxelloise de Bozar le trio à clavier constitué de , Gauthier Capuçon, et

Le trio à clavier connaît deux types d’exercices : soit il s’agit d’une formation permanente établie sous un nom insigne, soit il est constitué de la rencontre plus occasionnelle au sommet de trois « stars » aux communes affinités musicales électives, une association qui peut mener comme ce soir à des résultats souvent superlatifs.

Après une tournée de concerts de plusieurs semaines en 2018,  déjà très remarquée pour son commitment et sa haute tenue, , Lisa Batisahvilli et Renaud Capuçon, aux tempéraments souvent idéalement complémentaires et à la vision musicale assez unitaire, ont remis l’ouvrage sur le métier avec ce programme parcourant un bon siècle d’histoire de la musique. Ils s’arrêtent ce soir à Bozar-Bruxelles, dans une salle Henry Leboeuf bondée, après des semaines de disette musicale.

Le Trio en mi majeur Hob:XV :28 de ouvre le programme ; autant page  intime qu’expérimentation de la formule alors toute nouvelle du trio à clavier aux nouveaux charmes originaux – ne serait-ce ici que par des modulations de tonalités parfois très surprenantes. Le clavier s’y taille la part du lion dès l’exposition de l’allegro moderato initial, juste ponctué de quelques pizzicati aux  deux cordes, et au fil  de l’allegretto central – un bref mouvement rappelant le style austère d’un J.S Bach revu et corrigé au travers l’héritage de ses fils. Jean-Yves Thibaudet y déploie une science de l’articulation, du fignolage des détails doublée d’une sonorité perlée d’une rare élégance oratoire. Le jeu des deux cordes en regard apparaît un peu trop massif, voire par moment indifférent ou même quelque peu distrait (avec même un très bref moment d’égarement de au fil du premier temps). Heureusement, le très spirituel allegro final, d’une répartition d’écriture bien plus équilibrée entre les protagonistes, et joué ici avec toute la goguenardise humoristique mais aussi le dramatisme latent de sa section médiane, permet aux interprètes de retrouver la cohésion nécessaire au discours musical.

Pour suivre, le  Trio à clavier n° 2 de opus 87 séduit bien plus par cette approche originale, où l’allègement permanent des lignes le dispute à l’attention apportée aux nuances, phrasés et intentions de cette partition touffue. Moins célèbre que l’épique et juvénile opus 8 ou du dramatique et lapidaire opus 101, c’est une œuvre chérie de tous les mélomanes brahmsiens par ses oppositions de registres, ses effets de clairs-obscurs, entre les mouvements extrêmes presque jubilatoires et effusifs par leur permanente invention thématique et le douloureux Andante con moto, aux étonnantes et incessantes métamorphoses motiviques, ou encore le fantomatique Scherzo nocturne semblant réveiller les mânes d’un Schumann ou d’un Mendelssohn. Sans rien sacrifier à la restitution de la grande forme et de la savante architecture, nos trois interprètes tracent par petites touches un parfait portrait chambriste du compositeur, entre nostalgie et éclat, entre confidences et affirmations. Mentionnons derechef Jean-Yves Thibaudet, ici coloriste nuancé et inspiré, qui, attentif, jamais n’écrase ses partenaires malgré l’étoffe quasi symphonique de sa partie de clavier, avec un sens de la réplique ou de la relance du discours (développement du premier temps, variations de l’andante) en tout point remarquable. Les deux cordes ne sont pas en reste. Lisa Batisahvilli et Gauthier Capuçon ont très finement pensé, au fil d’un travail de répétitions que l’on imagine intense, le dosage du vibrato ou l’unité des coups d’archets, ou encore travaillé la justesse expressive primordiale au vu des nombreux unissons de l’œuvre : plus d’une fois, au vu la beauté et la plénitude de leur jeu si unifié, nous pensons au fameux double concerto pour violon et violoncelle du maître, pourtant de composition postérieure. Il en résulte une version à livre ouvert, donnée sans pathos ostentatoire, ni triomphalisme péremptoire, pour atteindre avec simplicité et avec une éloquence raffinée, par un travail rigoureux mais spontané et par la primauté accordée au texte, l’essence même de la poétique brahmsienne.

Après un bref entracte, les trois artistes nous reviennent pour une version suffocante de beauté et d’engagement du trop méconnu Trio n° 1 d’. A la manière de l’opus 50 de Tchaïkovski  ou de l’opus 9 de Rachmaninov, c’est une œuvre « à la mémoire d’un grand artiste » en l’occurrence le violoncelliste Karl Davidov, fondateur de l’école russe de violoncelliste et professeur au conservatoire de Leipzig. Cette dédicace posthume explique le rôle de premier plan qu’y tient le violoncelle et l’on peut compter sur un Gauthier Capuçon des grands soirs pour magnifier, par le truchement de son Matteo Gofriller de 1701 – ces lignes mélodiques lyriques ou élégiaques d’une splendide plastique.
Au-delà de l’épanchement très slave du thème initial – et cyclique -, Arenski établit aussi une originale synthèse des principaux courants chambristes de cette période fin-de-siècle. Si la solidité de la forme et la clarté de l’architecture renvoie à l’école germanique, le spirituel Scherzo haut en couleur rappelle par sa verve Saint-Saëns et toute l’élégie ou la progression du Final nous remémorent  la pudeur intranquille du jeune Fauré :
c’est ce qu’a magnifiquement compris le trio convié ce soir, avec cette approche à la fois mesurée et instinctive. Jamais le Scherzo si humoristique et aérien ne sombre dans l’effet facile ou vulgaire, malgré la brillante virtuosité déployée par Jean-Yves Thibaudet et les accents déchirants du violon de Lisa Batiashvili au fil de l’élégie et d’un final très contrasté font mouche avec une probité et une classe quasi aristocratique. Le public réserve un tonnerre d’applaudissements mérités à cette interprétation aussi intense que raffinée, mais, après ce final éploré il est inutile d’ajouter un bis qui aurait cassé l’ambiance confite et quasi lugubre qui ponctuait l’œuvre.

Crédits photographiques : Lisa Batiashvili © Sammy Hart_DG ; Jean-Yves Thibaudet © Andrew Eccles ; © Ann Street Studio

 

 

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Bruxelles. Bozar. Grande Salle henry Leboeuf. 6-II-2022. Joseph Haydn : Trio à clavier n°44 en mi majeur Hob:XV:28. Johannes Brahms : Trio à clavier n°2 en ut majeur opus 87. Anton Arenski (1861-1906) : Trio à clavier n°1 en ré mineur opus 32. Lisa Batiashvili, violon, Gauthier Capuçon, voiloncelle, Jean-Yves Thibaudet, piano

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