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Festival Manca 2022 : la vitalité de la création au CIRM de Nice

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Nice. Théâtre Francis Gag 24-II-2022. Festival Manca. Yann Robin (né en 1974) : Doppelgänger I pour trompette et électronique ; Alireza Farhang (né en 1976) : Chuchotements burlesques, théâtre musical pour un comédien, deux percussionnistes, accordéon et dispositif électronique de capture de mouvements. Clément Saunier, trompette ; Robin Meier, réalisation en informatique musicale ; Bruno Boulzaguet, acteur, metteur en scène ; HERMESensemble : Wim Pelgrims et Elliott Harrison, percussions ; Anthony Millet, accordéon ; Centre Henri Pousseur (Liège), électronique ; Patrick Delges, réalisateur en informatique musicale ; Thomasine Barnekow, conception et fabrication des gants

Quel avenir pour le Centre National de Création Musicale (CNCM) du CIRM de Nice, privé aujourd’hui de direction et menacé de disparition, qui donnait son dernier concert dans le cadre des Manca 2021-2022 sur le plateau du Théâtre Francis Gag ? La question est sur les lèvres de toute l’équipe, dans l’attente et l’inquiétude de la décision de leurs tutelles.

Deux œuvres sont données en création mondiale faisant, chacune à leur manière, dialoguer les sons de l’électronique et la source instrumentale. Comme l’ensemble de la programmation du , ces nouvelles pièces sont des reports de l’édition 2020 (annulée en raison de la pandémie) et autant de projets initiés par son ancien directeur François Paris.

Trompette et sourdines en main, , soliste de l’, est seul en scène dans Doppelgänger I de , le deuxième opus d’une série, initiée par Doppelgänger concerto n°1 (pour trompette et ensemble), un cycle que le compositeur dit vouloir élargir à d’autres instruments. Doppelgänger I (Double I) est une création à trois têtes, tient à préciser le compositeur, dans la mesure où et le réalisateur en informatique musicale ont également pris part à la réalisation finale. Rappelons que le Doppelgänger, dans l’âme romantique comme dans celle de Robin, désigne ce « jumeau maléfique », cette part sombre de l’être que les infra graves de la trompette relayés et augmentés par l’électronique live vont ici incarner. Le son et les couleurs de la saturation investissent et modèlent progressivement l’espace sonore, dans l’énergie du flux et le temps long du drone sur lequel s’inscrivent les figures de la trompette et se projettent les images lorsque les deux sources convergent. La prestation de Clément Saunier fascine, dont les interventions puissantes et la richesse de leur spectre donnent du grain à moudre à l’outil qui les transforme. L’œuvre coupe (trop) court à la treizième minute par voie de filtrage et nappes de bruits colorés du plus bel effet.

Chuchotements burlesques du compositeur , conçu pour comédien, accordéon, deux percussionnistes, et électronique en temps réel, est un projet transdisciplinaire – du théâtre musical, nous dit-il – présenté ce soir dans sa nouvelle mouture d’une durée de cinquante minutes, soit vingt-cinq de plus que le projet initial bouclé avant le confinement. L’œuvre est inspirée par les textes et les dessins d’Henri Michaux et de Bijan Elähi, où voix parlée et chantée, gestes vus et entendus, lumière et sons interfèrent au sein de l’espace de jeu. Les costumes sombres des trois musiciens (de la main du compositeur !) sont rehaussés de bandes jaunes fluorescentes pour mieux montrer le geste, les gants noirs aux doigts tentaculaires du comédien (et metteur en scène) rappelant quant à eux les accessoires de la percussion.

Musique de l’intime et du sensible. Le désir du compositeur est d’évoquer et de suggérer des états poétiques, entre son et sens, réalité et virtualité, dans l’ambiguïté qu’autorisent les ressources des nouvelles technologies : de fait, les mains des deux percussionnistes (HERMESensemble d’Anvers) ainsi que le corps du comédien sont équipés de capteurs permettant l’interaction du geste et du son (voire de la lumière) chez les musiciens, de la voix et de son traitement en direct pour le comédien. Ainsi, sans renoncer au sens du texte de Michaux, Farhang le fait entrer dans le domaine du son. L’accordéon, celui d’, n’est soumis à aucun traitement. Son rôle est central, sorte d’interface entre les sets de percussion et la source électronique conviant ce soir aux manettes. Attentif également aux mots du comédien, au plus près de leurs accents qu’il répercute dans l’univers du sonore, donne lui aussi de la voix, tout comme ses partenaires percussionnistes. L’un des deux est mis en vedette sur le devant de la scène, déclenchant des sons sur des instruments virtuels sous la seule impulsion de ses gestes distribués dans l’espace.

Sur l’écran en fond de scène défile la partition graphique de la composition, un premier jet, précise le compositeur, donnant à voir l’orientation du mouvement et l’organicité des composantes dans une trajectoire dont il soigne la fluidité des événements et la dramaturgie : tel ce coup d’éclat de la cymbale tournante au terme d’un long solo de percussion. Elle libère la résonance et impose le silence sur lequel revient la voix du comédien dans l’une des plus belles séquences (« Pourquoi faut-il que je compose ? ») liant avec finesse et sophistication, l’électronique aidant, les temporalités du texte et de la musique dans un flux théâtral des plus réussis.

Saluons l’engagement et la réactivité d’une équipe fort bien soudée, sur scène comme à la console (le compositeur fait tourner le patch !) pour mener à bien ce projet exigeant, deuxième pièce d’une série intitulée « L’espace du dedans » dont nous invite à pénétrer le mystère.

Crédit photographique : © Philippe Déjardin

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Nice. Théâtre Francis Gag 24-II-2022. Festival Manca. Yann Robin (né en 1974) : Doppelgänger I pour trompette et électronique ; Alireza Farhang (né en 1976) : Chuchotements burlesques, théâtre musical pour un comédien, deux percussionnistes, accordéon et dispositif électronique de capture de mouvements. Clément Saunier, trompette ; Robin Meier, réalisation en informatique musicale ; Bruno Boulzaguet, acteur, metteur en scène ; HERMESensemble : Wim Pelgrims et Elliott Harrison, percussions ; Anthony Millet, accordéon ; Centre Henri Pousseur (Liège), électronique ; Patrick Delges, réalisateur en informatique musicale ; Thomasine Barnekow, conception et fabrication des gants

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