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À Rome, Turandot en version ultracontemporaine

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Rome. Teatro Costanzi, 22-III-2022. Gicomo Puccini (1858-1924) : Turandot, Opéra en trois actes et cinq tableaux Livret de Giuseppe Adami et Renato Simoni. Mise en scène, costumes, décors et vidéo : Ai Weiwei. Lumières : Peter Van Praet. Chorégraphies : Chiang Ching. Avec : Oksana Dyka, Turandot ; Rodrigo Ortiz, L’Imperatore Altoum ; Antonio Di Matteo, Timur ; Michael Fabiano, Calaf ; Francesca Dotto, Liù ; Alessio Verna, Ping ; Enrivo Iviglia, Pang ; Pietro Picone, Pong ; Andrii Ganchujk, Un mandarino ; Chao Hsin, Il Princpe di Persia ; Giuseppe Ruggiero, voce del Principe di Persia. Chœur de l’Opéra de Rome (chef de chœur : Roberto Gabbiani). Orchestre de l’Opéra de Rome, direction : Oksana Lyniv

Alors que les bombardements russes écrasent Marioupol et que le président ukrainien Volodymyr Zelenski s’adresse au Parlement italien, le Teatro dell’Opera di Roma, illuminé aux couleurs du drapeau ukrainien, présente une nouvelle production de Turandot de sous la direction de la cheffe ukraienne et dans la mise en scène du dissident chinois avec la soprano ukrainienne dans le rôle-titre.

L’événement est de nature à mettre en sourdine les arguments des traditionalistes et « puristes » de l’opéra, qui rêvent d’une énième réplique intemporelle de la fable de Carlo Gozzi sur la princesse glaciale et cruelle décapitant ses prétendants incapables de résoudre ses obscures énigmes. Cette fois en effet, au Théâtre Costanzi, l’arbitraire du pouvoir et la violence de l’autoritarisme prennent les couleurs de l’ultra-contemporain et résonnent particulièrement.

L’artiste iconoclaste signe à Rome, ville qu’il adore et qu’il considère comme « sa ville », sa première et unique (selon ses dires) mise en scène d’opéra. Une réalisation complète avec décors, costumes et vidéos. Il opte pour une scène classique en apparence, mais comme pour mieux la déformer du début à la fin avec une impressionnante série de vidéos, d’images enregistrées et de séquences animées qui défilent en arrière-plan comme un film asynchrone par rapport à l’action du drame, prenant le public au piège, captant son attention jusqu’à ce qu’il soit hypnotisé par une histoire dans une histoire. La scène est unique, fixe et immuable, avec l’escalier asymétrique du palais de l’empereur, sur lequel sont assis, presque immobiles, comme des figurants dans un tableau néoclassique, des gardes, des mandarins, des grands prêtres et des dignitaires de la cour, dans leurs somptueux vêtements aux couleurs vives qui changent de ton et d’intensité selon les gradations des lumières de Peter Van Praet. Autour d’eux se trouvent les soldats et les foules mouvantes des habitants de Pékin, ainsi qu’une procession d’enfants. En arrière-plan défilent des images tridimensionnelles des vidéos d’, tournées une première fois il y a deux ans pour la production annulée pour cause de Covid, et filmées à nouveau en 2022, une réalisation qui coïncide avec la fin des restrictions sanitaires et le début de la guerre en Ukraine.

Ainsi apparait une carte tridimensionnelle du monde d’aujourd’hui, avec l’entrelacement des méga-autoroutes chinoises vu d’en haut, des bâtiments stratosphériques qui s’élèvent derrière les monolithes en bois de la scène fixe, censés évoquer des ruines romaines. Ensuite, un drone vole en piqué au-dessus des places de Hong Kong, filmant les canons à eau utilisés par les policiers chinois sur les foules d’étudiants qui manifestent contre le pouvoir central de Pékin. Et puis encore d’actualité, voici à présent des images de Wuhan aux prises avec le Covid-19, des médecins et infirmières chinois intubés dans leurs combinaisons blanches aux allures de scaphandre, errant comme des spectres sous la lumière verdâtre des hôpitaux, tandis qu’un couloir vide s’étire sans fin comme dans un cauchemar avalant ceux qui tentent de l’emprunter.

À travers la fable de Carlo Gozzi et l’histoire de Puccini, l’artiste chinois a voulu représenter les luttes politiques et culturelles d’aujourd’hui. Le résultat est un rendu mémorable par le flot d’images, la richesse des vidéos, la force extraordinaire de l’animation en flux continu, et la superposition à la musique et au chant. Par exemple, à la fin du premier acte, quand les images de gratte-ciel explosent en un kaléidoscope de couleurs, tandis que la foule commente le tourment de Liù ; ou également au deuxième acte, lorsque Ping, le Grand Chancelier (joué par le grand baryton ), se met à chanter « ho una casa nell’Honan, con il suo laghetto blù, tutto cinto di bambù » on voit un bateau glisser sur le Grand Canal en passant sous le pont du Rialto à Venise, puis l’Empire State Building devenir rouge et la Tour Eiffel avec ces mots « Restez chez vous » ; au troisième acte, quand à la fin de « Nessun dorma » apparaît la marée de torches des manifestants hongkongais, filmée d’en haut puis précédée du panneau « Open the Border ». L’écran d’Ai Weiwei montre encore des milliers de statuettes de migrants en terre cuite sur des barges glissant sur une mer noire. Avec leur drame atroce, elles représentent l’opposé de la glorieuse armée des guerriers de Xi’an.

À la baguette, , directrice musicale du théâtre Comunale di Bologna, première femme à diriger au Festival de Bayreuth, ancienne assistante de Kirill Petrenko à Munich, européenne de cœur et de formation, propose Turandot dans la version inachevée de Puccini, c’est-à-dire sans le final de Franco Alfano. Elle dirige l’Orchestre de l’Opéra de Rome avec précision et une grande élégance, tout en instillant une forte émotion. On ne peut s’empêcher de penser à Odessa où elle fit ses débuts et où elle dirigea pour la première fois l’opéra de Puccini il y a huit ans. Nous savons qu’en Italie, la cheffe a accueilli chez elle plusieurs de ses compatriotes, réfugiés inconnus en quête de refuge, qu’elle a écrit une lettre courageuse à Vladimir Poutine, lui déclarant que même s’il compte détruire l’Ukraine, il ne pourra pas l’effacer de la surface de la terre, car contre la liberté et l’amour, les armes sont impuissantes. Et donc, semble-t-il, personne mieux que cette jeune femme menue et volontaire interprétant intensément la musique de Puccini, dirigeant en levant les bras vers le ciel, ne pouvait s’accorder aussi vite et bien pour faire vibrer le dernier drame du compositeur, que l’artiste Ai Weiwei qui brandit l’art comme arme contre le totalitarisme. Par l’un de ses mystères tragiques et déchirants résonnent l’arbitraire et la violence du despotisme d’aujourd’hui avec leur cortège de dévastation et de mort, projetés dans un lointain passé imaginaire où règne une autocrate solitaire.

 

Une tragédie que l’on retrouve en écho dans la voix d’acier impressionnante de la soprano ukrainienne , habituée du rôle-titre et faisant montre d’une grande maîtrise technique. Liù, la jeune esclave, douce antagoniste de la princesse cruelle, est interprétée par la soprano avec une voix subtile et brillante. Timur le roi tatar détrôné, est très bien incarné par la basse . pour ses débuts en Calaf est ultra convaincant avec une ligne mélodique constante, des aigus puissants, et même une véritable agilité scénique car le ténor est obligé de se déplacer la moitié du spectacle avec un gros crapaud sur le dos : « Puccini raconte des catastrophes qui résonnent dans notre présent » nous dit le Chinois Ai Weiwei qui a pour habitude de placer un animal dans chacune de ses productions. Le reste du plateau est tout aussi convaincant avec , et dans les rôles de Ping, Pang et Pong respectivement, et dans celui de l’empereur Altoum.

Crédits photographiques : © Fabrizio Sansoni / Teatro dell’Opera di Roma

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Rome. Teatro Costanzi, 22-III-2022. Gicomo Puccini (1858-1924) : Turandot, Opéra en trois actes et cinq tableaux Livret de Giuseppe Adami et Renato Simoni. Mise en scène, costumes, décors et vidéo : Ai Weiwei. Lumières : Peter Van Praet. Chorégraphies : Chiang Ching. Avec : Oksana Dyka, Turandot ; Rodrigo Ortiz, L’Imperatore Altoum ; Antonio Di Matteo, Timur ; Michael Fabiano, Calaf ; Francesca Dotto, Liù ; Alessio Verna, Ping ; Enrivo Iviglia, Pang ; Pietro Picone, Pong ; Andrii Ganchujk, Un mandarino ; Chao Hsin, Il Princpe di Persia ; Giuseppe Ruggiero, voce del Principe di Persia. Chœur de l’Opéra de Rome (chef de chœur : Roberto Gabbiani). Orchestre de l’Opéra de Rome, direction : Oksana Lyniv

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